La Mythe était né dans la merde. L'excrément s'était mélangé au lait maternel pour former une pâte onctueuse qui manquait de l'étouffer à chacune de ses tétées avides de marmot braillard. Le corps s'habitue à tout et il aime ça... La bouillie de l'enfance sans souvenir était devenue avec le temps un miel idéal comme déféqué par Dieu lui-même.
Jusqu'à l'âge de sept ans quand il allait à la selle il observait avec anxiété ses jambes écartées sur la faïence espérant à chaque nouvelle poussée recueillir dans ses mains jointes en bénitier sous son anus ne serait-ce qu'un minuscule cailloux laiteux. Lorsqu'il avait fini, il fouillait méthodiquement la masse qui brunissait ses doigts, s'enfonçant dans une dépression de plus en plus noire. Un jour il frappa pendant des heures son visage de ses mains merdeuses, si fort, qu'il s'évanouit. Son père le découvrit le lendemain, prostré dans la salle de bain aux murs éclaboussés. Une pâte collait à ses paupières comme de la terre glaise sèche.
A l'âge de sept ans il fut constipé pendant trois mois. Une sorte de médecin pour le cul vint l'examiner. Il lui déboucha l'extrémité de l'intestin à l'aide de ce qui ressemblait à s'y méprendre aux petites cuillères en argent du service du dimanche, celui qu'on sort quand la famille vient manger ou pour les invités de marque. Le petit demanda s'il pouvait jeter un coup d'oeil sur ce bouchon qui avait la couleur grisâtre d'une vieille merde de chien et n'en fit qu'une bouchée. Son père le frappa alors et lui brisa deux dents de lait. Puis il fallut tuer le médecin du cul qui avait assisté à la scène - pour éviter que le bruit ne se répandit dans le village. Pour ceux qui n'y sont pas habitués, c'est que ça jase vite dans nos petits villages français... Cela ne posa pas problème outre mesure. Le père de La Mythe qui n'usait de la violence qu'en tout dernier recours ou seulement pour le bien de l'éducation de son fils n'eut qu'à lui proposer un café généreusement assaisonné de cyanure. Le médecin tomba lourdement sur la table éclatant la tasse en porcelaine dont quelques brisures vinrent se ficher au milieu de son front ridé comme un cul de vieille. On pouvait distinguer ça et là, entre les sillons creusés par le temps, des motifs bleu qui rappelaient un coq, une oie ou tout autre oiseau de basse-cour, ce qui somme toute lui allait assez bien au teint. Le temps de creuser le trou au fond du jardin, on dut entreposer le cadavre. Une bonne dose de chair pourrie enrichirait considérablement la terre du potager. Il incomba à La Mythe de porter le cadavre jusque sur son propre lit avant qu'il ne reçoive sépulture au milieu des topinambours.
Qui a dit que la mort était raide? Elle est flasque, lourde, désarticulée, un morceau de couenne sans os pour le soutenir. Une flaque de graisse qui dégoulinait entre les doigts de La Mythe, collait ses phalanges. Il le traîna par les cheveux, eut peur de sentir s'arracher le haut du crâne, hoqueta, chancela, vomit, s'essuya la bouche, le prit par les pieds. Son père lui envoya le sien au cul pour le motiver.. La Mythe tomba sur le corps, s'enfonça dans cette motte de beurre rance. Sa bouche rencontra celle du médecin. Il dégueula encore, recouvrant les yeux vides d'un bortsch épais. Le père, excédé par l'impuissance de son fils, le bouscula, chargea le mort sur son épaule gauche sans tituber; Un morceau de vomis presque solide s'envola de la base du nez du médecin pour venir s'écraser lamentablement sur les lames du parquet usé avec un bruit semi- liquide, le même que celui de la merde tombant dans les mains de La Mythe. Une nouvelle fois, son estomac se révolta. Attiré irrémédiablement par le sol, il se chia dessus. Une peur mystique, monstrueuse le transperçait. Il sentait un froid glacial et la trace d'un métal rouillé au fond de sa bouche. Il resta ainsi longtemps, la merde au cul le réconfortait. Il observait la solitude du futur locataire du fond du jardin qui se répandait maintenant sur son lit. Tout à coup, la main menue de l'enfant, volontaire, s'enfonça dans la poche du pantalon du mort, peut-être à la recherche d'un quelconque butin. Elle rencontra un objet dur, vaguement cylindrique qui nichait sous le tissu, attendant de le transpercer. Les boules imberbes du garçon se rétractèrent. Il empoigna le cylindre, le secoua violemment de droite à gauche. La tête du cadavre s'écroula doucement, au ralenti, sur la droite; La Mythe, horrifié, couru se réfugier aux toilettes où il resta jusqu'au soir.
Puis la nuit tomba avec son vacarme habituel, sa lumière aveugle, avec sa manie de violer l'espace conquis par l'homme durant la journée.
La Mythe gagna son lit en rampant comme on aurait rampé devant une idole ou dans la boue. Ses dents à moitié cassées le lançaient encore: des clous émoussés s'enfonçaient dans ses gencives. La marque du père. L'hérédité. Le nez crochu la myopie la maladie arbitraire la connerie crasse et collante. La marque maudite. Il frotta sa main contre l'intérieur de ses lèvres. Il saignait; C'était mérité. Son père le lui avait dit. Le médecin était encore là. Brusquement, le lit le hissa jusqu'à lui, dans sa gangue d'étoffe avec une idée derrière la tête:
-"Un mot de travers le môme, un mot de travers et je t'étouffe. Un seul mot et mes démons te colleront au cul jusqu'à ta dernière nuit."
Un médecin garde ses distances avec son patient. Pas celui-ci. La Mythe sentait son sexe tendu contre ses fesses décharnées. Le lit tout entier sentait déjà la chair pourrie. La chair pourrie, envieuse, quémandait de la chair fraîche. Lorsque les draps se refermèrent sur sa poitrine il sentit le feu de la pourriture lui serrer les côtes. Des lambeaux de peau élastique et puante se détachaient du sommier et se ruaient sur son corps comme la vermine sur un tas de merde, le fouettant jusqu'au sang, se fixant sur lui comme un troupeau de sangsues. Des sangles lui broyaient maintenant les os. La pourriture se mêlait à son sang, s'accouplait avec sa chair. Un geyser lui montait à la tête, martelait le fond de ses yeux. Il s'enfonça dans le matelas.
S.L.
1 commentaire:
au poil.
la mite finira dans la merde.
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