Nous sommes à Bordeaux. Ce soir c'est la fête du fleuve.
Il y a plein de bateaux amarrés le long des quais.
Le plus spectaculaire est un immense trois mâts dont les marins mexicains vont pouvoir, pour son plus grand bonheur, se mêler à la foule.
Je viens d'obtenir haut la main ma licence d'art du spectacle.
Je ne tient pas particulièrement à fêter le fleuve, ni même à rencontrer des milliers de gens mais il fait beau, et avec les autres on avait pas mieux à faire. Le petit plus c'est qu'Eric a pu avoir quelques tazs.
Avec tout ce monde et le beau temps qui s'installe, la soirée pourrait nous réserver quelques belles surprises.
En attendant de taper, on va se caler sur un banc histoire descendre le mel' Jack Da'/Coca d'Olivier. Entre les familles en balades et les flics municipaux, quelques culs nous occuperont les yeux.
Il y a une grosse heure que la nuit est tombée, on est en rade de clopes et Olivier est introuvable. Les tazs commencent à monter, il faut faire quelque chose. Après un vote à main levée, l'urgence démocratique est attribuée au ravitaillement en tiges.
Tout devient flou; c'est cool.
Il faut choper un tram; à la gare y a encore des tabacs ouverts.
Chaque chose perçue se transforme immédiatement.
Je suis une chauve-souris, l'émission réception d'un signal genre wifi ou bluetooth dirige chacun de mes mouvements dans l'espace. Le traitement de l'information se fait, comme j'ai cru le comprendre, grâce à un élément ontologique de mon être profond.
Une sensation diffuse parcourt ma chair et mes os, elle me comble d'une sérénité joyeuse. Comme si j'avait réussi, comme si nous avions définitivement gagné. La troisième mi-temps à tout jamais.
Je ne suis pas seul, nous sommes heureux, TOUS.
En pleine extase, un doute s'empare de moi.
Il m'apparaît comme probable que mon corps explose.
Ça arrive.
Je me scinde en une multitude de particules; lentement.
Ces doux éclats se mettent à fondre, pas comme le chocolat sous l'effet de la chaleur.
C'est plutôt comme si les eaux boueuses du fleuves étaient pourvues d'un pouvoir dissolvant, comme de l'acide. Comme si elles entraient dans une crue formidable. Elles envahissent la ville et les rues et les immeubles se dissolvent en elles. Comme Arnold Schwarzenneger dans l'aciérie à la fin de Terminator 2 et c'est la seule image qui me vient alors que tout ce que contiennent les immeubles, les gens et moi même; alors que tout se mêle et s'ajoute aux limons charriés par ce fleuve dans lequel je n'ai jamais osé me baigner.
J'aimerais pleurer de rage ou de désarroi. Mais il est trop tard, tout coule, mes larmes, celles de ma mère, la merde d'Eric, la pisse d'Olivier, le mug Philippe Starck d'Annabelle même le tramway, plus rien n'est différent des limons du fleuve.
N.H.

