mardi 1 septembre 2009


-Cet enculé de psy voulait lui faire cracher tous les membres sectionnés, les ventres ouverts, les blocs de viande sans nom, qu'il avait avalé là bas. Mais m'sieur un bras ça r'passe pas comme ça par où c'est rentré. Pass'que ça fait comme un casier là dedans: les crabes qui y sont coincés y z ont plus qu'à se bouffer entre eux. Et après, celui qui reste, le plus fort, qu'a becqueté tous les autres, quand il est enfermé depuis assez longtemps pour croire à l'impossible, ben il s'met à bouffer le casier. Y sortira sûrement jamais mais en attendant il aura fait un putain de dégât avant de crever...
-Chéri... tu viens?? Fous le dehors l'autre là, c'est pas une heure pour s'pointer chez les gens ça. Fous le dehors et viens te coucher...

- Ouais c'est ça, j'arrive tout de suite. Allez venez on va aller boire un verre. C'est pas tous les jours que j'peux parler de mon frère. Le cul de ma gigouenss j'l'ai assez vu pour croire que c'est ma gueule dans le miroir.

-Tu crois que j't' entends pas sale con?

- Ta gueule pouffiasse, tu l'auras ton coup d'queue. Si c'est pas ce soir ce sera demain.

-Un coup d'queue molle ouais. Tu l'as dit ça à ton nouveau pote que tu bandais mou, hein, tu lui as dit? Allez les pédés cassez vous de chez moi et allez vous enfiler au bistrot. Et toi t'avises pas de rentrer ce soir, j't'ouvrirai pas de toute façon.

-C'est ça pétasse va te faire troncher par le voisin, comme d'hab'. Venez monsieur, on y va sinon j'vais la castagner.

Je regardais la bière au fond de mon verre, on aurait dit une flaque de boue après l'orage. Je ne me rappelais plus comment nous étions passés de chez lui à ce pub crasseux. Je ne me rappelais plus avoir bu et pourtant les verres vides couvraient l'étroite table. Il ne restait de la place que pour poser le coude.
-Vous savez la guerre c'est moche. Thierry il était plus pareil après. Il restait des heures assis sur le canapé chez mes vieux, le même livre ouvert sur les genoux. J'me rappelle plus du titre, c'était un grand bouquin étroit, la couverture était noire, je crois qu'il y avait un visage blanc avec des yeux peints en noir aussi dessus. Et on voyait une raie rouge dans les cheveux. Il avait le regard vide, il pouvait rester des jours entiers assis là toujours dans la même position, sans bouger d'un poil. Il fallait lui poser la même question au moins quinze fois pour qu'il y réponde: "Ho Thierry, tu fais quoi là?" "Ho Thierry, tu fais quoi là?" "Ho Thierry, tu fais quoi là?"...
"je participe au grand concours d'immobilité. C'est chaud, tu sais...J'ai le bassin qui crame. Ca aide pas pour rester assis. Théoriquement j'ai même pas le droit de parler, mais bon, là ça va encore. Quand ce sera la finale, là faudra pas déconner. Parce que les japs ils déconnent pas eux, c'est des chauds les mecs à ce jeu..."
Complètement allumé le Thierry j'vous dit. Vous savez la guerre ça vous...
Je n'ai pas très bien compris ce qui se passait à ce moment précis. Je lui écrasai mon verre en travers de la gueule comme si j'avais voulu le forcer à boire un peu plus énergiquement. L'autre me regardait avec ses gros yeux de poisson d'élevage, des bris de verres constellaient ses lèvres, le vrai sourire émail diamant. Au moins il l'avait fermée sa gueule. Il la bouclait même de ses deux mains, et les mots qui filtraient de ses gros doigts étaient bien rouges, je pouvait les voir: de la bonne barbaque saignante.

S.L.

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