jeudi 28 janvier 2010

Mort et survivance du modèle, une fausse bonne idée ontologique de la photographie.


Tous ces jeunes photographes qui s’agitent dans le monde, se vouant à la capture de l’actualité, ne savent pas qu’ils sont des agents de la Mort. C’est la façon dont notre temps assume la Mort: sous l’alibi dénégateur de l’éperdument vivant, dont le Photographe est en quelque sorte le professionnel. Car la Photographie, historiquement, doit avoir quelque rapport avec la «crise de mort», qui commence dans la seconde moitié du XIXeme siècle; et je préférerais pour ma part qu’au lieu de replacer sans cesse l’avènement de la photographie dans son contexte social et économique, on s’interrogeât aussi sur le lien anthropologique de la Mort et de la nouvelle image. Car la Mort dans une société, il faut bien qu’elle soit quelque part; si elle n’est plus (ou moins) dans le religieux, elle doit être ailleurs: peut être dans cette image qui produit la Mort en voulant conserver la Vie. Contemporaine du recul des rites, la Photographie correspondrait peut être à l’intrusion dans notre société moderne, d’une Mort asymbolique, hors religion, hors rituel, sorte de plongée brusque dans la Mort littérale. La Vie/la Mort: le paradigme se réduit à un simple déclic, celui qui sépare la pose initiale du papier final.


Roland Barthes, La chambre claire, note sur la photographie:

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Hippolyte Bayard, Autoportrait en noyé.

J'aimerais parler ici de l'idée qui voudrait que la photographie entretienne avec son modèle un rapport magique touchant à la vie et à la mort et qui semble tenir de l'idée/fantasme de la photographie comme représentation parfaite et parfaitement objective de son sujet. Cette idée, qui survit sournoisement dans le packshot, le portrait d'identité ou la carte postale, adhère à l’image réaliste produite mécaniquement aussi bien que l’idée inverse qui voudrait qu’une œuvre photographique ne puisse absolument pas être une construction ex nihilo, un pur objet de pensée.
Il me semble qu'elle fut formulée très précisément par Roland Barthes, c’est pourquoi j’utilise cet extrait de sa Chambre Claire. C’est l’idée que la photographie est «cette image qui produit la Mort en voulant conserver la Vie». Pour Barthes, «produire la mort» est la condition sine qua non du «ça a été». En effet, la photographie prélève une image dans le réel dont on comprends dès lors qu’il ne se fonde que sur le déroulement continu du temps: tout objet sujet d’une photographie n’existe plus, en tout cas pas dans l’état dans lequel il était au moment du déclenchement. Mais le «ça a été» n’en reste pas moins une erreur, le sujet photographié n’est pas mort, ayant transféré son énergie vitale comme par magie à la surface sur laquelle s’est imprimée un «extrait» de son existence lumineuse. Pas plus que le sujet ne persiste à vivre dans ou à travers la photographie.
Le problème de la photographie de souvenir est qu’elle est une faiblesse, ou une fainéantise de l’esprit. Croire que la photographie n’est pas absolument autre chose que du «ça a été» Barthésien, c’est croire que celui-ci retrouve sa mère défunte dans la photographie qu’il refuse de montrer dans La chambre claire.
Mais s’il n’y a aucun «ça a été» dans la photographie, celle-ci peut, pour autant, prendre toutes les caractéristiques d’une madeleine. Ainsi, soumettant au regard une inflexion du corps, une lumière connues, un paysage ou même un style propre à des images vues dans le passé, peut projeter une imagination nostalgique dans des rêves de passé.
Ainsi, la photographie a été longtemps vulgarisée par une soi disant adhérence d’ordre physique à son sujet. Pourtant, une image marquante de ses débuts peut renvoyer à une interprétation bien plus intéressante de celle-ci.
Hippolyte Bayard, «inventeur et artiste» retiendra Wikipédia est en effet l’un des «pionniers» de l’image photographique. Il crée en 1839/1840 un procédé photographique de positif direct, concurrencé et battu si l’on peut dire par le daguerréotype. Vexé mais drôle, il commettra la première mise en scène de l’histoire de la photographie au dos de laquelle il écrira:

«Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir ou dont vous allez voir les merveilleux résultats. À ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait de perfectionner son invention.
L'académie, le Roi et tous ceux qui ont vu ces dessins que lui trouvait imparfaits les ont admirés comme vous les admirez en ce moment. Cela lui fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre a dit ne rien pouvoir faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé. Oh! Instabilité des choses humaines! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui depuis longtemps et aujourd’hui qu’il y a plusieurs jours qu’il est exposé à la morgue personne ne l’a encore reconnu ni réclamé. Messieurs et Dames, passons à d’autres, de crainte que votre odorat ne soit affecté, car la figure du Monsieur et ses mains commencent à pourrir comme vous pouvez le remarquer.»

Au delà de l’aspect «poilade» de cette image, d’autres qualités sont observables, notamment les détails de l’image grossièrement soulignés dans le texte. Le canular qui s’appuie sur la photographie met en exergue de façon évidente sa capacité à tromper, c’est à dire à donner à l’imagination un autre grain à moudre que celui utilisé pour sa réalisation. L’appareil capte certains éléments, l'image les retranscrit puis le spectateur les extrapole.

N.H.

Pavel Lounguine: TSAR.



"En tant qu'homme, je ne suis qu'un pauvre pêcheur mais en tant que tsar je suis juste"

N.H.

jeudi 21 janvier 2010

"Tout en bas de la vie".




Bertrand Blier, Buffet Froid.

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j’avais été aussi géné. J’y arrivais pas... Il en bavait... Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l’aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. Il faisait l’inventaire, le grand malheureux, dans sa conscience... S’ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu’il avait vécu lui, s’il avait pas des fois été injuste envers eux... Mais il n’y avait que moi, bien moi, moi tout seul, un Ferdinand bien veritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres. De ça j’en avait pas, ou vraiment si peu que c’était pas la peine de le montrer. J’étais pas grand comme la mort moi. J’était bien plus petit. J’avais pas la grande idée humaine moi. J’aurais même je crois senti plus facilement du sentiment pour un chien en train de crever que pour lui Robinson, parce qu’un chien c’est pas malin, tandis que lui il était un peu malin magrès tout Léon. Moi aussi j’étais malin, on était des malins... Tout le reste était parti au cours de la route et ces grimaces mêmes qui peuvent servir auprès de mourrants, je les avaient perdues, j’avais tout perdu décidément au cours de la route, je ne retrouvais rien de ce qu’on a besoin pour crever, rien que des malices. Mon setiment c’était comme une maison où on ne va qu’aux vacances, c’est à peine habitable. Et puis aussi c’est exigeant un agonique. Agoniser ne suffit pas. Il faut jouir en même temps qu’on crève, avec les derniers hoquets faut jouir encore, tout en bas de la vie, avec de l’urée pleins les artères.

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Eric Poitevin.

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Jacques Rancière, Et tant pis pour les gens fatigués : L’irreprésentable en question, entretiens avec Jean Louis-Déotte et Pierre Bayard.


Si l’on prends l’exemple de la liste de Schindler, les réactions indignées qui ont accueilli la scène de la douche ne pourraient elles pas donner à penser qu’il existe, même à l’intérieur du «régime esthétique» de l’art, une forme d’irreprésentable («l’incarnation fictionnelle»), qui n’est pas de l’ordre d’une impossibilité esthétique, mais de celle d’un interdit que notre société jette sur certaines «images»?

Notre société accueille et expose dans des galeires d’art toutes sorte d’images «insoutenables» : africains affamés réduits à des squelettes, corps suppliciés victimes de massacres ethniques, corps déformés par des agents chimiques, etc. Elle filme ou produit sur la scène toutes sortes de spectacles extrêmes soit par leur caractère sanguinaires, soit par les processus d’humiliation et d’abjection qu’ils montrent. Or, cet insoutenable arrive toujours à être soutenu par le regard et il trouve aisément un mode de légitimation intellectuelle et morale du type: «il faut que l’homme soit capable de voir ce que l’homme est capable de faire», ou bien «il faut voir en face l’horreur si on veut être armé pour empécher qu’elle se reproduise». Le scandale suscité par la scène en question est intellectuel bien plus que visuel: l’arrivée de la «vraie» douche à la place du gazage attendu semble jeter un doute sur la réalité historique des vrais gazages. Ce qui est difficile à supporter, c’est le rapport entre réalité historique massive, réalité d’une exception historique et structure fictionnelle du coup de théatre.


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Patrick Neu.


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Philippe Muray, Après l’Histoire.
Il demeurait une dernière frontière à faire tomber, une ultime ségrégation: celle qui séparait les vivants des défunts; et la cité des morts de celle des survivants. (...) Les vivants, aujourd’hui, non seulement se déguisent en morts, mais ils déguisent leurs morts en clowns. Et il ne semble plus vraiment très loin, le moment où les fonctionnaires de la lacrymocratie et les industriels du festif proposeront des journées Cimetières en fête (à la façon dont il existe une journée Bistrots en fête), des week ends découverte corbillards, ou des opérations caveaux portes ouvertes, des semaines Rage de mourir et des Nécro Folies. Au coeur des villes muséifiées, c’est à dire devenues des cimetières en fête, il était logique qu’à leur tour les cimetières, devenus friches ludiques, soit au diapason. (...)
Il y a quelques mois, dans ce style jovial et laborieusement humoristique derrière lequel l’époque sait si bien masquer, d’ordinaire, qu’elle ne s’adresse à vous que pour vous intimider et vous donner des ordres (l’ordre d’admirer et de participer en tout premier lieu), Le Nouvel Observateur annonçait qu’il y avait du nouveau dans les cimetières; et que l’art funéraire se mettait à la page.
«Finis les garages à tombes et les urnes en marbre reconstitué façon pot de chambre, voici venue l’ère de la nouvelle mort, avec ses stèles en forme de motos, ses colliers de cendres et ses urnes en forme de nounours.» (...) A la façon dont il existe, paraît-il, une «culture techno», on peut dire maintenant qu’apparaît une «culture nécro»; et elle n’a rien à envier, bien entendu, quant à la splendeur de ses réalisations, au style des mausolées de Rome ni aux pyramides d’Egypte; encore moins, celà va de soi, aux nécropoles chrétiennes.
Une (...) artiste s’aventure encore à analyser en finesse cette demande toute neuve de personnalisation funèbre: les gens se rebiffent, dit-elle, «ils veulent reprendre en main un destin dont ils se sentent de plus en plus dépossédés. On leur vole leur vie? Ils se réapproprient leur mort.»


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Bertrand Blier, Buffet Froid.

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Eric POITEVIN, Fragments d’un abécédaire, entretiens entre Eric Poitevin et Pascal Convert.
Abstrait:
J’essaie de me rappeler pourquoi j’ai fait ce travail sur les chevreuils, par exemple. Disons que cela résume un lieu..., un monde qui existe physiquement dans un cadre de vie. je vis à côté de ce monde. Le travail photographique est une tentative de trait d’union entre mon monde et celui des chevreuils. Plutôt que d’être toujours à côté, de regarder les choses de très loin, en l’occurrence ces animaux qui bougent, qui existent sans nous, j’ai essayé d’établir, d’installer une relation, une approche, la possibilité physique de toucher, de manipuler. La condition était que ces animaux soient morts. Sinon les images étaient toujours furtives, au point même de douter d’avoir vu ce que je regardais. La photographie est le point de rencontre. Tout cela est très concret.

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Eric Poitevin.

N.H.

When i was a student i lived with a dj (hey it was the early nineties) and next to his decks for the whole time we lived there, could be found an old scottish folk record. I thought the record lived there cause when i woke up around midday (hey i was a student) i would play that record when getting ready. When we moved out, each flatmate announced that this was the record they woke up to and we realised that we all had the same routine in the morning, although we got up at different times. The record in question "Do You See The Lights " by Rab Noakes originally released on decca in 1970 has just been remastered and released on rab's own label neon records. Not only does this record have finely crafted songs and strong melodies so representative of scottish singer songwriters but it has a virtuoso electric guiter performance by noted session musician Robin Mckidd. The songs have not aged much due to the minimal production style and the intricate electric guitar is still very fresh even now 40 years on. Anyway i hope you enjoy this forgotten gem.



Owen Stewart

lundi 11 janvier 2010

Le grenier de Sade.

Contre toute attente, la guerre  des animaux se perdit le jour même de ce repli stratégique  vers le grenier. A première vue cet endroit semblait idéal: haut-perché deux niveaux au dessus de la dernière zone habitée, obscur, inquiétant... Rares étaient celles et ceux des humains qui osaient s'y aventurer... Mais c'est aussi là qu'étaient stockées les oeuvres interdites: d'étranges bandes dessinées dans lesquelles ça s'emboitait comme des légos, des volumes portant la mention «Pour adultes »sur la première de couverture, des livres qui paraissaient sortir d'un esprit d'autant plus confus qu'il avait trois prénoms: Donatien Alphonse François. L'espace était excitant en lui même: étroit et humide; et ce qui n'était alors là qu'à titre plus ou moins conscient dans l'esprit de  La Mythe le devint totalement et brusquement. Le problème devenait simple: les mamans ours ou les jeunes daims qui l'entouraient ne l'excitaient pas d'avantage qu'un quignon de pain. Les courbes félines des Cosmocats si, la fiancée de Musclor oui, la sorcière dans Blanche-Neige, le petit chaperon rouge lorsqu'il se fait dévorer par le loup oui. Ces nouveaux sentiments nécessitaient des proportions humaines, des formes reconnaissables auxquelles s'agripper. Le grenier se divisait en trois. Un escalier en colimaçon et en bois qui craquait à chaque pas menait à une porte que de vieux gonds soutenaient à peine. Là on entrait dans la chambre proprement dite. Il y avait la place pour son lit bateau en chêne, sa table de chevet, une étagère supportant ses livres - les livres licites  et ennuyeux - une commode qui contenait ses habits. Quelques jouets trainaient constamment sur un tapis bleu à poils ras. Une unique fenêtre dispensait tout juste assez de lumière pour que la pénombre soit constante en plein jour. Elle était ronde et ressemblait à un hublot. Comme il n'y avait pas de volets, son père lui avait découpé un cylindre de polystyrène qui s'y emboîtait parfaitement et qu'il plaçait chaque soir dans l’orifice avant de se coucher. Il aimait se plonger dans l'obscurité totale et écouter le souffle puissant de sa jungle. Une porte sur le côté ouvrait sur la bibliothèque infernale. Des colonnes de papier mis à l'index attendaient là qu'on leur caresse la tranche, qu’on leur manipule les pages, qu’on en dévore les chapitres. Un noir paradis de monts, merveilles et moiteurs insondables. Ca sentait le cul poussiéreux. L'odeur de l'interdit en plus humide, comme si on avait caché les joyaux de la couronne dans une champignonnière. La raison d'un tel leg au grenier pouvait tout aussi bien ne pas dépendre d'une quelconque pudeur paternelle mais bien plus d'une volonté de ne pas encombrer l'étage habité avec ces vieilleries. Qu'elles que fussent les causes de cette présence littéraire si près de lui, ces piles de livres allaient bientôt devenir les fondations de son éducation, la pierre angulaire d'une cathédrale de fantasmes. On entrait ensuite en enfilade dans une troisième pièce totalement noire, des combles, remplie de grincements et de formes inquiétantes. Il prit sa décision et congédia lui même sa cour animale dans ces quartiers qu'il savait protégé pour toujours du danger de la civilisation et s'en retourna à la bibliothèque poursuivre son apprentissage solitaire de la vie. Il aurait effectivement pu trouver plus mauvais professeur. Ici la diversité des pratiques et des partenaires était reine. Mais à six ans son choix se porta  sur les femmes mûres et, autant que faire se peut, bourgeoises. Des « dames », s'il vous plaît, qui étaient au départ réticentes face aux propositions salées du très jeune-homme, à qui il était nécessaire de forcer la main, lentes à l'allumage mais qui s'abandonnaient ensuite vite à des penchants peu avouables et devenaient des bolides que même les virages les plus serrés ne faisaient pas décoller du bitume. C'est que ça carburait à la nitro ces machines là. A la nitro et à l'avilissement, aux plaisirs les plus corrompus. Ils inspectaient ensemble et de fond en comble des rivages que même les conquérants les plus intrépides n'avaient osés aborder. Ah que les heures devenaient douces dès que la nuit tombait et que le silence se faisait en bas, chez les hommes.  Chaque soir La Mythe guettait avidement cet instant en tirant sur son caleçon pour mieux se préparer à faire voler de l'étoffe bigarrée. Là du satin, ici de la dentelle. Pour qui le bustier? Le soutien-gorge pigeonnant? Les culottes délicates? A la fin de la nuit il y avait plus de tissu en sous-vêtement qu'il n'en avait fallu pour confectionner toutes ses paires de draps. Puis le soleil se levait sur ses insomnies. Et ouais, tandis que certains bossaient, lui partait à l'école en cours-préparatoire, c'était pas l'usine et autant dire qu'il pouvait se payer le luxe de dormir bien pépère au fond de la classe contre le radiateur, à la place connue de tous et convoitées par les élites de la scolarité chaotique. C'était lui qui occupait ce trône de puis des lustres et s'il fallait lutter pied à pied pour le préserver, il était prêt. Mais personne n'osait se confronter à la sanction qui était proposée face à une telle effronterie: la vindicte de ses morsures était réputée et trouvait écho jusque chez les cours moyens 2, les grands. Dès lors qu'il se sut respecté, gare à celui qui s'approchait à moins d'un mètre du thermostat. La classe était son zoo: il avait beaucoup appris au contact des animaux et connaissait parfaitement chacune des réactions adéquates face à tel ou tel danger. Ainsi l'impôt était invariablement sanglant pour quiconque s'aventurait sur son territoire. Tout cela  le mena à rencontrer en chair et en chair une des nombreuses femmes qui peuplaient ses nuits torrides: Madame Labat, psychologue scolaire de son état. La seule mention de ce corps de métier suffisait à faire s'emballer sa machine à  fantasmes, il ne pouvait cependant pas exactement dire pourquoi, le mystère qu’évoquait en lui ce mot peut-être, et c'est ravi qu'il se rendit à son premier entretien psychologisant. Le dit entretient fut plaisant, sans plus. La Mythe ne put décrocher un mot, fasciné qu'il était par cet être tout droit sorti de ses imaginations nocturnes. Quand bien même aurait-il pu parler qu'elle ne lui en aurait pas laissé l'occasion: elle lui tint le crachoir une demie heure sans faiblir en suivant un débit qui aurait fait pâlir puis se pâmer le plus chevronné des sophistes. Elle s'adressait à lui comme à un homme et il aimait ça, elle reconnaissait en lui la maturité dont il se savait auréolé. Au départ, cette situation ne devait pas durer,  le but de ces consultations étant de découvrir la cause de ses accès de violence mais dès la deuxième entrevue, alors que Me Labat proposait à la vue de La Mythe des taches noires dont il devait éclaircir la signification, il lui dit de sa voix la plus masculine en la fixant dans le décolleté: « Arrêtons là ces enfantillages. Je sais très bien ce que tu veux et je suis d'accord pour te le donner. » Et elle de lui demander de sa voix de psychologue ce qu'il pensait qu'elle voulait, et lui de lui répondre d'une voix encore plus masculine: « Ma bite. » Sa participation à l'atelier bobo-la-tête pour enfant fut donc prolongée mais l'on décida que Me Labat n'était pas le meilleur intervenant qui était pour l'aider à se construire une personnalité « normale » et elle fut remplacée par un immonde barbu qui n'avait ni son odeur ni, sûrement, son goût pour les dessous affriolants bien que La Mythe n'aie jamais eu le loisir de le vérifier.
S.L.


lundi 4 janvier 2010

L'or des wapitis.

Cependant, s'il est des constats simples à tirer, la vie ne s'en trouve pas immédiatement changée ni sans difficulté tant la force de l'habitude est tenace. Il lui faudrait traverser encore bien des affres sentimentales mais il dissociait enfin deux choses: l'amour dont il se savait capable qui puait l'absolu et la souffrance à plein nez et les objets auxquels cet amour pouvait s'attacher et qui s'étaient révélés être assez décevants. Dorénavant il devait se forcer à éviter la collision des deux. Pour cela il était nécessaire de prendre ses distances avec le monde.
Longtemps avant, il ne savait plus dater ce souvenir exactement, il avait voulu devenir chercheur d'or. La solitude était un des attraits qui appelait ce statut de ses voeux. Il s'imaginait dans sa cabane au Canada, peut-être une réminiscence des écoutes prolongées de Robert Charlebois dans la deux-chevaux familiale, bien seul avec le froid qui le couvrait comme un manteau hypnotique. Chaque matin c'était le même rituel: après un café dans lequel pouvait flotter un fer à cheval, il fermait la porte qui laissait filtrer un vent glacial et partait tamiser des hectolitres de torrent, jurant contre le limon humide mais stérile dont il ne tirait invariablement que du mica. Qu'était-ce que ce mica qui le fascinait tant? Où avait-il appris ce mot qui se vidait de sens au fur et à mesure que l'eau remplissait le tamis? Il ne désignait rien. C'était le son de l'échec perpétuel, de la sueur qui se mêlait aux remous de l'eau, aux tourbillons de l'existence. C'était le nom de Dieu qui lui riait au visage. Mica mica mica mica. La face cachée de l'or. Il jurait maintenant de plus en plus fort depuis les bords du Yukon, prenant à parti la cime des sapins qui lui cachait un soleil froid et fatigué que grisait un peu plus encore un ciel sans promesse. C'est cette passion de la solitude qui l'avait mené là - Salope! - Ca et le métal mou. Ca ça valait le coup, du métal mou! Ca c'était un programme dans la vie. Comme d'avancer avec l'immobilité d'une statue ou se changer en loup-garou à la pleine lune. Ouais, c'était bandant.
Et soudain,là! Au milieu du tamis! Venant interrompre ce geste las et circulaire. Oui... Il tapota sur le tour pour finir de faire tomber l'eau encore retenue par la boue marronasse et... C'était bien une pépite. Pas plus grosse qu'un cerneau de noix. Ce fut comme si ce soleil, avant de crever, avait décider de lui chier un rayon bien solide entre les pattes.
Il la porta à sa bouche, imitant un geste sacré. Elle avait le goût d'un vieille lame et la consistance d'une pâte de dentifrice mal rebouché qui aurait séchée à l'air libre. D'autres suivirent, tant qu'il aurait pu monter sa propre boîte d'hygiène dentaire.
La solitude ne le comblait pas tout à fait, et il avait enfin trouvé cet or ce qui achevait sa quête et clôturait son désir. Il était temps de changer de boulot. Mais il aimait cette nature sauvage. Entendre hurler des loups contre le vent et échanger quelques saumons contre du café avec les ours. Vers l'âge de cinq ans il décida donc de devenir défenseur de la nature. Il était bien sûr toujours question de solitude mais La Mythe voyait ce qui avait changé en son coeur même: cette solitude s'arrangeait désormais avec un désir de présence sans pouvoir toutefois se résoudre à l'humain.
Si tôt dit, si tôt fait, d'un coup d'un seul, des singes bonobos apparurent sur les bords du Yukon, des dauphins, baleines, requins, des requins baleines et autres maquereaux et poissons en tout genre vinrent tenir compagnie aux saumons. Plus loin, des pandas foutaient des peignées mémorables à des koalas géants sous l'oeil impassible de paresseux varans, tout ça pour le contrôle d'immenses forêts riches en eucalyptus et bambou. On pouvait même apercevoir ça et là des diables de Tasmanie, des tatous, des oryx... Des lionceaux chevauchaient des chauves souris-vampire au milieu de vol d'oies sauvages.
Mais attention, on ne se trouvait pas à une reconstitution de Woodstock, c'était pas des connards de hippies ces animaux là. La nature n'est ni bonne ni cruelle et faut bien bouffer. En bref, on pouvait se marrer entre les repas mais quand midi sonnait, il convenait de ne pas se tromper et de ne pas croire que l'on était amis pour la vie. Rox et Rouki ça existe que que dans Disney. Ok, on était potes, mais à l'heure de vérité, quand la cloche de la cantine sonnait, ce n'était pas le pathos qui prévalait mais bien un plat de tripes fumantes ou une salade de museau. Ainsi allaient les choses et du coup y'en avait un beau bordel en Alaska.
La Mythe jubilait au milieu de cette effervescence. Le reste n'était que foutaise, tout cet or qu'il avait amassé depuis ces dernières années, depuis qu'il était entré en maternelle, toutes ces rutilantes pépites lui servaient à tenir l'humanité loin de son paradis. Il avait semé des cailloux jaunes en plein désert pour voir les hommes s'y installer et construire des villages que seuls leurs fantasmes peuplaient moins de six mois après, le temps qu'ils s'aperçoivent de la supercherie. Tout le monde savait pourtant que dans le désert il ne pouvait y avoir que des miracles et l'or n'était qu'un métal.
Désormais il n'y aurait pas d'autre règle que celle ci: d'un côté, tout ce qui n'était pas humain et de l'autre les corps tristes de ses anciens congénères. Là dans son monde, il parlerait aux arbres, même aux platanes, attendant le temps qu'il faudrait la réponse. Qu'est-ce que le temps pour un arbre de toute façon? Pour un animal qui ignore la peur de la mort? Y'a vraiment que les animaux qui ont des couilles. Lui aussi maintenant avait le temps. Le temps des rois.
Cependant, les choses changèrent peu à peu. Les forets luxuriantes perdaient de plus en plus de terrain sur l'humanité. Elles s'effaçaient lentement et il n'en restât bientôt plus que le contour flou d'un souvenir, comme l'écume sur le sable rappelle l'attaque kamikaze de la dernière vague. Il ne restait plus à La mythe qu'à sonner la retraite et à se carapatter avec les wapitis.
Ce fut le début de l'exil sur la montage. Il fallait monter toujours plus haut vers des territoires arides et préservés. A six ans il résolu donc d'aller s'installer au grenier.

S.L.