mardi 10 novembre 2009

Cet été encore, ça avait bien cramé. Le pin c'est comme un vieux tapin, c'est pas fait pour durer mais tu paies pas cher. La situation était ironique comme souvent: une étendue d'eau sans limite bordait pratiquement les forêts mais rien ni personne n'était en mesure d'endiguer les flammes avec ce vent qui persistait. Les poissons devaient bien se fendre la gueule. Plusieurs secteurs avaient dû être évacués: mesure de précaution. Mais la vie suivait son cours et c'était reparti pour un tour. La rentrée des classes. Une fois encore. La Mythe avait déjà pour son jeune âge une conscience claire de l'absurde qu'il assimilait purement et simplement à l'existence humaine. Alors oui, bien sûr, certains diront que ce n'est pas une découverte... Mais à six ans, n'est pas Albert Camus qui veut.
C'était l'heure de manger. Et les enfants attendaient leur pitance. Des tables de douze meublaient l'espace qu'on aurait cru organisé pour une expérience sur des petits rongeurs. L'incendie n'avait aucune chance de se propager ici, sur le carrelage blanc du réfectoire. Pourtant, Manon sentit quelque chose comme un souffle braisé sur sa nuque et se retourna brusquement. Son joli nez retroussé rencontra le coude de Julien qui le retroussa un peu plus. Repas de rentrée à la cantine. Les enfants sont excités. C'est bien normal, ce sont des enfants.
Des filles blondes comme Manon, il n'y en avait qu'à la télé. Blonde comme l'Amérique. Blonde comme la peau des vieilles bourgeoises du 16ème. Elle partit en pleurant à peine, raccompagnée par la maîtresse. Du sang gouttait sur le carrelage, à chacun de ses pas, un rubis silencieux s'écrasait. Le silence c'est dans le vacarme de la cantine qu'on l'apprend. La Mythe se leva d'un bond et se laissa glisser à quatre pattes sur le sol. A petits coups de langue, il devança la cantinière qui était partie chercher de quoi nettoyer, un vulgaire torchon ou une serpillière sûrement; C'est qu'on ne rigole pas avec l'hygiène à l'école. La maîtresse dit plus tard: "On aurait dit un chiot."
Deux mains le saisirent par les épaules au milieu de cet instant de beauté. Il ferma les yeux très fort pour ne pas voir l'expression désemparée que vomissait le visage du directeur. Il l'entendit à peine bafouiller un de ces "Voyons, qu'est ce qui te prend!?" cher aux adultes décontenancés.
Il avait l'intime conviction de mériter ce sang. Personne plus que lui ne méritait ce sang et surtout pas une serpillière toute sèche qui n'avait plus servi depuis deux mois. C'était son sang à lui qui coulait du nez de la blonde. Il voulait que ce soit son sang. Il oublia la cantine, le bruit, les autres et se laissa entraîner hors de cette fadeur blanche et quotidienne par le directeur, direction son bureau.
La Mythe tint les yeux fermés tout au long du sermon dans lequel avec force modulations de voix le directeur le comparait, lui aussi, à un animal, lui parlait de ce qu'en penseraient ses parents, essayait faussement de comprendre. Autant d'inepties concentrées en si peu de temps l'éloignaient de plus en plus du goût du sang. Il pensait très fort à Manon. Il savait qu'elle comprendrait. Il leva les yeux vers le directeur et lui dit:" Elle a qu'a pas être blonde." Il comprit à son air furibard qu'il avait commis une erreur et passa à deux doigts d'une belle volée à en juger par les mains qui se crispaient sur le porte document Banque Populaire. Il put tout de même profiter de la fin de récré.
Manon était là, au milieu de la cour, sous le gros platane, un peu de coton hydrophile rougi au mercurochrome finissait de rendre son nez adorable. Elle le regarda. "Julien m'a dit ce que t'avais fait." Il sourit, ravi. "T'es sale. T'es un sale gitan." Il l'enlassa et la mordit à la base du cou, là où l'épaule commence et où les adultes s'embrassent, jusqu'au sang. La peau était tendre à cet endroit, autant que le bifteck du dimanche. Il aurait juré qu'elle émit un cri de plaisir.
Il sut ce jour là qu'on pouvait mourir d'amour.

S.L.

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