lundi 14 février 2011

De l’art de ne point faire d’erreur. Deuxième partie.

Il est des instants d’extrême solitude qui feraient passer le désert de Gobi pour un centre commercial Auchan un samedi à 19h30. Il en est d’autres de silence qui font ressembler les abysses au volume de son dégagé par un mur d’amplis dans un concert de Slayer. C’était ça. Sa chambre était devenue un sous marin sans sonar. Même tapoter négligemment sur son sexe aurait été un geste de trop et aurait attiré les pires prédateurs qui l’auraient mis en pièce dans la seconde. Putain, elle voulait pas se barrer cette conne ? Déjà elle l’entourait de ses bras comme pour lui signifier une condescendante déception qui lui donnait envie de l’étouffer avec le traversin. « C’était pas si mal tu sais… Julien et Nicolas étaient moins bons… Avec un peu de pratique tu pourras peut-être me faire jouir. Je crois que ça vaut le coup qu’on reste ensemble un petit peu. Pour voir, quoi... ». Ah ben merde. S’il s’attendait à ça. On lui proposait de passer l’éponge et de re-signer pour une saison en vue d’obtenir le titre, et en plus de ça le coach lui conservait toute sa confiance et le réintégrait dans le cinq majeur. Il n’y avait pas une seconde à perdre : deux trois étirements et il fallait repartir à l’entrainement au pas de course. Combien de temps avant de rendre les clés du gymnase ? Trois quarts d’heure. O.K.. Série de lancers francs pour s’échauffer. On taquine une petite bouteille vite fait, une dizaine de shoots à mi distance et on recule à trois points. Ca touche l’arceau, en fait le tour et ça ressort, on part au rebond et on répète l’opération. On tend l’oreille pour écouter les conseils avisés du coach –« Tu la tiens mal. La main plus sur le côté. Ouais, c’est ça. Prends la mieux, bordel ! ouais, dans l’axe, comme ça. Mais merde, t’as pas de toucher ou quoi ?! Voila, c’est bien… » – Putain il était dans la zone cette fois ci, comme on disait dans le jargon. Pas deux fois les mêmes erreurs. Il respirait à fond, ne prenait aucun shoot trop rapidement. C’était ça, comme ça qu’il fallait faire. La branlée avait changé de cible et il entendait le public hurler son nom.

-« Ouais c’est ça dis mon nom. Gueule-le. J’vais enchaîner les paniers et tu vas pas toucher une bille ! »

-« Putain mais qu’est ce que tu barjèques ?! Tu m’as coupée là avec tes conneries… ».

Bon, il s’était un peu laissé aller trop loin du lit, jusqu’au Madison Square Garden. Mais c’était somme toute une assez bonne tactique pour casser le rythme du jeu et apparemment ça décontenançait bien l’adversaire. Voire même un peu trop, le but n’étant pas de gagner par forfait.

Cette matinée lança le début de sa première relation d’adulte. Marie laissa tomber les bougies d’anniversaire et choisi notre basketteur en herbe bien qu’il n’eût aucune chance de jouer un jour ni en NBA ni en pro A. Le mois de mars était bien entamé, l’hiver finissait tranquillement, tiens, on aurait du soleil tôt cette année, oh oui, il fait déjà doux. Que voulez-vous ? Il n’y a plus de saison ma bonne dame. Les bruits du monde extérieur ne parvenaient plus à La Mythe que comme un amas de sons informe et absurde. Un sourire débile lui mangeait continuellement la face et son intellect flirtait dangereusement avec celui d’une amibe. Ses yeux affectés d’un continuel nystagmus devinrent aussi expressifs que ceux d’un koala pris d’une indigestion d’eucalyptus. On frôlait la catastrophe. Bien heureusement, le mois d’avril arriva et la classe de Marie, les troisièmes 1 lv1 allemand option latin partaient en voyage scolaire en Italie, Pise-Florence-Rome, accompagnés des troisièmes 3 lv1 espagnol, option latin eux aussi, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils partaient en Italie ensemble. Les adieux ne furent pas déchirants puisqu’ils se revoyaient la semaine d’après et que La Mythe et Marie formaient le couple le plus solide du collège : ça durait déjà depuis trois semaines. Ils étaient sûrs de leur amour partagé.

Elle était partie depuis deux jours quand Cécile vint le trouver près du préfabriqué 7.

-« Eh, tu sais, j’ai eu Marie au téléphone hier… »

La Mythe ne savait même pas que l’on pouvait appeler de si loin. Bon, ok, il se remémorait des scènes de films où il était question d’appel en PVC ou quelque chose comme cela mais c’était aux Etats Unis d’Amérique et là bas les téléphones n’étaient sûrement pas branlés pareil… Bon, et puis qu’est ce qu’elle lui voulait la Cécile exactement ? Elle ne pouvait pas le blairer et c’était plus que réciproque.

-« Apparemment elle s’ennuie pas, le car ça a été chaud d’après ce qu’elle m’a dit.

-Ah ouais… Genre ?

-Ben… y’a Jimmy là bas aussi… »

Ses boules, en un seul mouvement s’étaient tout d’abord rétractées avant de monter bien haut jusqu’à choquer contre ses yeux avant de tomber avec un mou fracas au fond de son caleçon ; Puis elles glissèrent doucement le long de chaque jambe et roulèrent sur le goudron de la cour. Lui seul les avaient vues se carapater et il n’osait pas bouger de peur de les écraser.

Jimmy était le meneur de l’équipe des troisièmes ; Il était petit, plus petit que La Mythe, avait les jambes arquées et portait un tarin énorme sur une gueule en biais. Mais il était meneur. Rapide, adroit et nerveux. Le poste clé. Celui qu’on voit sur le terrain. Celui qui distribue des caviars et doit prendre les shoots cruciaux.

Avant la fin de la journée, le collège tout entier était au courant et des nuées de charognards piétinaient les testicules de La Mythe qui ne disait plus rien. C’était Verdun sous son crâne. Les bases avant s’étaient faites écrasées en un rien de temps et une artillerie démoniaque pilonnait son armée en déroute qui n’avait nulle part où se replier. La plaine hurlante et sifflante à perte de vue. Ah ouais, c’était comme ça ?! Alors d’accord, on allait crever mais le peuple entier se souviendrait longtemps de cette traîtrise et n’aurait de cesse de préparer la vengeance.

Il rentra chez lui après les cours comme si la journée avait été normale. Il s’allongea dans son lit dont il n’avait pas changé les draps depuis un mois pour continuer à dormir dans l’odeur de la chatte de Marie, se releva et finalement changea les draps. Il faudrait les brûler. Plus tard. Il ressortit toutes les lettres qu’elle lui avait écrites et les relut l’une après l’autre en tenant le papier parfumé du bout des doigts. Les mots n’avaient aucun sens. Ils ne servaient qu’à enfermer la réalité dans une prison dorée dont la porte ouvrait sur un champ de mines anti-personnelles. Il n’aurait jamais dû se livrer. De toute façon ce n’était que de sa vulve qu’il était amoureux. Les dégats seraient donc limités et la reconstruction rapide. Il entassa toutes les lettres sur un coin de son bureau et les entoura de fil de cuisine. Hormis le poids et la texture, on aurait dit un pavé. Putain, autant d’encre waterman, des litres de parfum et au moins deux ou trois arbrisseaux pour en arriver là. Il était tombé dans une faille extra-temporelle, c’était la seule explication possible. Allez, au pajot. Ca irait mieux demain. Sûrement, ouais, t’as qu’à croire. Le lendemain c’était la même merde. A peine eut-il franchi l’enceinte du bahut que trois « potes » lui sautèrent sur le rable : « Alors ? Tu vas faire quoi ? Hein ? Tu vas la défoncer, hein ? Dis, dis, dis… ». C’est eux qu’il avait envie de défoncer, puis tous ceux qui savaient, tout le collège quoi, puis le monde entier. Ca montait, ca montait mais pas moyen d’évacuer cette merde, comme dans une cocotte minute sans sifflet. C’était pas dit qu’il tienne jusqu’au retour des troisièmes avant d’exploser et de mordre à la jugulaire la première personne qui frôlerait de trop près sa mâchoire. Il avait déjà l’incisive rétractile et la molaire qui crissait. Il lui était impossible de penser à autre chose et en même temps il n’arrivait pas y penser vraiment. Les jours ne passaient pas vite mais il ne les voyait pas passer. Le monde avait perdu sa réalité, simplement parce qu’il avait accordé sa confiance et qu’on l’avait trompé. Putain de désastre. Putain de bordel de merde. Putain de salope.

Enfin, elle arriva. Quel jour de la semaine était-ce ? Ce dont il se rappelait, c’était qu’il était arrivé très tranquillement au collège, à huit heures, comme d’habitude. Il ne chercha pas à la voir avant le début des cours. Elle ne vint pas non plus. A la récréation de dix heures il resta appuyé contre le mur du préfabriqué, attendant la deuxième heure du cours d’anglais. Elle ne vint pas plus. Il n’y alla toujours pas. Il s’était dit que peut-être, si elle venait le voir… Mais non. C’était trop tard depuis longtemps. Il avait décidé de l’humilier. Pendant le cours, au feutre rouge, il inscrivit un mot sur chacun de ses poings. Sur le gauche on pouvait lire « chienne ». Sur le droit « salope ». Quelle originalité, hein… ?

Enfin, la cloche sonna midi. Il était du deuxième service pour le self, tout comme Marie, il le savait. Il se dirigea calmement vers le stade, en faisant bien attention de ne pas se presser. Cette histoire était derrière lui désormais. Malgré sa vue basse, du plus loin qu’on pouvait la distinguer, il la vit. Elle aussi le vit. Il se planta là, attendant qu’elle vienne vers lui. C’était à elle de se déplacer, non ? Elle ne bougea pas. De plus en plus, le sol se dérobait, le cœur venait lui claquer dans la bouche y libérant un goût de métal froid et rouillé. Il fit un pas vers elle. Elle ne bougea pas plus et le regarda droit dans les yeux. La pute ! Il se sentait presque fautif… Mais de quoi ? C’était elle, pas lui, qui avait merdé. Il avança, tirant le plus qu’il pouvait sur ses manches pour dissimuler les mots qu’il avait été fier d’inscrire sur ses mains une heure auparavant et qu’il avait exhibé dans un silence de mort face à ses camarades qui avaient tous bien senti alors que l’heure n’était vraiment plus à la déconnade. Il arriva enfin jusqu’au groupe de filles qui entouraient Marie. « Je peux te parler, s’il te plait ». Pauvre connard ridicule. Qu’est ce que tu fais, là ? Fous lui une branlée direct. Surtout dis rien, fous la à terre et traine la par les cheveux jusqu’au parking où tu l’attacheras à la boule de caravane de la première bagnole en train de chauffer . Là elle sentira la violence de ton amour, trainée sur le pavé de la vieille ville à 90 kilomètres à l’heure. Elle lui répondit « Ben vas-y, parle ». Devant toutes ses amies. Aucun son ne sortit de sa bouche, comme si un énorme morceau de gâteau au yaourt était resté coincé loin dans sa gorge. Il n’arrivait même pas à déglutir. D’un geste ridiculement théâtral il jeta le pavé de lettres à ses pieds alors qu’il aurait voulu la gifler avec, pisser dessus et le lui faire bouffer. Puis, demi-tour droite, il partit.

Deux jours plus tard, il reçut une nouvelle lettre affranchie d’un timbre qu’il n’avait jamais vu. Elle venait d’Italie. C’était Marie. Elle lui expliquait combien elle regrettait et lui demandait de bien vouloir lui pardonner, si c’était encore possible, car elle voulait rester avec lui. Pendant un bon mois, tous les soirs, il pleura dans son lit, étouffant les sanglots en s’enfonçant la tête dans le traversin jusqu’à perdre son souffle. Il ne lui adressa plus jamais la parole.



S.L.


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