jeudi 21 janvier 2010

"Tout en bas de la vie".




Bertrand Blier, Buffet Froid.

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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j’avais été aussi géné. J’y arrivais pas... Il en bavait... Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l’aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. Il faisait l’inventaire, le grand malheureux, dans sa conscience... S’ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu’il avait vécu lui, s’il avait pas des fois été injuste envers eux... Mais il n’y avait que moi, bien moi, moi tout seul, un Ferdinand bien veritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres. De ça j’en avait pas, ou vraiment si peu que c’était pas la peine de le montrer. J’étais pas grand comme la mort moi. J’était bien plus petit. J’avais pas la grande idée humaine moi. J’aurais même je crois senti plus facilement du sentiment pour un chien en train de crever que pour lui Robinson, parce qu’un chien c’est pas malin, tandis que lui il était un peu malin magrès tout Léon. Moi aussi j’étais malin, on était des malins... Tout le reste était parti au cours de la route et ces grimaces mêmes qui peuvent servir auprès de mourrants, je les avaient perdues, j’avais tout perdu décidément au cours de la route, je ne retrouvais rien de ce qu’on a besoin pour crever, rien que des malices. Mon setiment c’était comme une maison où on ne va qu’aux vacances, c’est à peine habitable. Et puis aussi c’est exigeant un agonique. Agoniser ne suffit pas. Il faut jouir en même temps qu’on crève, avec les derniers hoquets faut jouir encore, tout en bas de la vie, avec de l’urée pleins les artères.

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Eric Poitevin.

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Jacques Rancière, Et tant pis pour les gens fatigués : L’irreprésentable en question, entretiens avec Jean Louis-Déotte et Pierre Bayard.


Si l’on prends l’exemple de la liste de Schindler, les réactions indignées qui ont accueilli la scène de la douche ne pourraient elles pas donner à penser qu’il existe, même à l’intérieur du «régime esthétique» de l’art, une forme d’irreprésentable («l’incarnation fictionnelle»), qui n’est pas de l’ordre d’une impossibilité esthétique, mais de celle d’un interdit que notre société jette sur certaines «images»?

Notre société accueille et expose dans des galeires d’art toutes sorte d’images «insoutenables» : africains affamés réduits à des squelettes, corps suppliciés victimes de massacres ethniques, corps déformés par des agents chimiques, etc. Elle filme ou produit sur la scène toutes sortes de spectacles extrêmes soit par leur caractère sanguinaires, soit par les processus d’humiliation et d’abjection qu’ils montrent. Or, cet insoutenable arrive toujours à être soutenu par le regard et il trouve aisément un mode de légitimation intellectuelle et morale du type: «il faut que l’homme soit capable de voir ce que l’homme est capable de faire», ou bien «il faut voir en face l’horreur si on veut être armé pour empécher qu’elle se reproduise». Le scandale suscité par la scène en question est intellectuel bien plus que visuel: l’arrivée de la «vraie» douche à la place du gazage attendu semble jeter un doute sur la réalité historique des vrais gazages. Ce qui est difficile à supporter, c’est le rapport entre réalité historique massive, réalité d’une exception historique et structure fictionnelle du coup de théatre.


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Patrick Neu.


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Philippe Muray, Après l’Histoire.
Il demeurait une dernière frontière à faire tomber, une ultime ségrégation: celle qui séparait les vivants des défunts; et la cité des morts de celle des survivants. (...) Les vivants, aujourd’hui, non seulement se déguisent en morts, mais ils déguisent leurs morts en clowns. Et il ne semble plus vraiment très loin, le moment où les fonctionnaires de la lacrymocratie et les industriels du festif proposeront des journées Cimetières en fête (à la façon dont il existe une journée Bistrots en fête), des week ends découverte corbillards, ou des opérations caveaux portes ouvertes, des semaines Rage de mourir et des Nécro Folies. Au coeur des villes muséifiées, c’est à dire devenues des cimetières en fête, il était logique qu’à leur tour les cimetières, devenus friches ludiques, soit au diapason. (...)
Il y a quelques mois, dans ce style jovial et laborieusement humoristique derrière lequel l’époque sait si bien masquer, d’ordinaire, qu’elle ne s’adresse à vous que pour vous intimider et vous donner des ordres (l’ordre d’admirer et de participer en tout premier lieu), Le Nouvel Observateur annonçait qu’il y avait du nouveau dans les cimetières; et que l’art funéraire se mettait à la page.
«Finis les garages à tombes et les urnes en marbre reconstitué façon pot de chambre, voici venue l’ère de la nouvelle mort, avec ses stèles en forme de motos, ses colliers de cendres et ses urnes en forme de nounours.» (...) A la façon dont il existe, paraît-il, une «culture techno», on peut dire maintenant qu’apparaît une «culture nécro»; et elle n’a rien à envier, bien entendu, quant à la splendeur de ses réalisations, au style des mausolées de Rome ni aux pyramides d’Egypte; encore moins, celà va de soi, aux nécropoles chrétiennes.
Une (...) artiste s’aventure encore à analyser en finesse cette demande toute neuve de personnalisation funèbre: les gens se rebiffent, dit-elle, «ils veulent reprendre en main un destin dont ils se sentent de plus en plus dépossédés. On leur vole leur vie? Ils se réapproprient leur mort.»


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Bertrand Blier, Buffet Froid.

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Eric POITEVIN, Fragments d’un abécédaire, entretiens entre Eric Poitevin et Pascal Convert.
Abstrait:
J’essaie de me rappeler pourquoi j’ai fait ce travail sur les chevreuils, par exemple. Disons que cela résume un lieu..., un monde qui existe physiquement dans un cadre de vie. je vis à côté de ce monde. Le travail photographique est une tentative de trait d’union entre mon monde et celui des chevreuils. Plutôt que d’être toujours à côté, de regarder les choses de très loin, en l’occurrence ces animaux qui bougent, qui existent sans nous, j’ai essayé d’établir, d’installer une relation, une approche, la possibilité physique de toucher, de manipuler. La condition était que ces animaux soient morts. Sinon les images étaient toujours furtives, au point même de douter d’avoir vu ce que je regardais. La photographie est le point de rencontre. Tout cela est très concret.

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Eric Poitevin.

N.H.

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