Roland Barthes, La chambre claire, note sur la photographie:
J'aimerais parler ici de l'idée qui voudrait que la photographie entretienne avec son modèle un rapport magique touchant à la vie et à la mort et qui semble tenir de l'idée/fantasme de la photographie comme représentation parfaite et parfaitement objective de son sujet. Cette idée, qui survit sournoisement dans le packshot, le portrait d'identité ou la carte postale, adhère à l’image réaliste produite mécaniquement aussi bien que l’idée inverse qui voudrait qu’une œuvre photographique ne puisse absolument pas être une construction ex nihilo, un pur objet de pensée.
Il me semble qu'elle fut formulée très précisément par Roland Barthes, c’est pourquoi j’utilise cet extrait de sa Chambre Claire. C’est l’idée que la photographie est «cette image qui produit la Mort en voulant conserver la Vie». Pour Barthes, «produire la mort» est la condition sine qua non du «ça a été». En effet, la photographie prélève une image dans le réel dont on comprends dès lors qu’il ne se fonde que sur le déroulement continu du temps: tout objet sujet d’une photographie n’existe plus, en tout cas pas dans l’état dans lequel il était au moment du déclenchement. Mais le «ça a été» n’en reste pas moins une erreur, le sujet photographié n’est pas mort, ayant transféré son énergie vitale comme par magie à la surface sur laquelle s’est imprimée un «extrait» de son existence lumineuse. Pas plus que le sujet ne persiste à vivre dans ou à travers la photographie.
Le problème de la photographie de souvenir est qu’elle est une faiblesse, ou une fainéantise de l’esprit. Croire que la photographie n’est pas absolument autre chose que du «ça a été» Barthésien, c’est croire que celui-ci retrouve sa mère défunte dans la photographie qu’il refuse de montrer dans La chambre claire.
Mais s’il n’y a aucun «ça a été» dans la photographie, celle-ci peut, pour autant, prendre toutes les caractéristiques d’une madeleine. Ainsi, soumettant au regard une inflexion du corps, une lumière connues, un paysage ou même un style propre à des images vues dans le passé, peut projeter une imagination nostalgique dans des rêves de passé.
Ainsi, la photographie a été longtemps vulgarisée par une soi disant adhérence d’ordre physique à son sujet. Pourtant, une image marquante de ses débuts peut renvoyer à une interprétation bien plus intéressante de celle-ci.
Hippolyte Bayard, «inventeur et artiste» retiendra Wikipédia est en effet l’un des «pionniers» de l’image photographique. Il crée en 1839/1840 un procédé photographique de positif direct, concurrencé et battu si l’on peut dire par le daguerréotype. Vexé mais drôle, il commettra la première mise en scène de l’histoire de la photographie au dos de laquelle il écrira:
«Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir ou dont vous allez voir les merveilleux résultats. À ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait de perfectionner son invention.L'académie, le Roi et tous ceux qui ont vu ces dessins que lui trouvait imparfaits les ont admirés comme vous les admirez en ce moment. Cela lui fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre a dit ne rien pouvoir faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé. Oh! Instabilité des choses humaines! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui depuis longtemps et aujourd’hui qu’il y a plusieurs jours qu’il est exposé à la morgue personne ne l’a encore reconnu ni réclamé. Messieurs et Dames, passons à d’autres, de crainte que votre odorat ne soit affecté, car la figure du Monsieur et ses mains commencent à pourrir comme vous pouvez le remarquer.»
Au delà de l’aspect «poilade» de cette image, d’autres qualités sont observables, notamment les détails de l’image grossièrement soulignés dans le texte. Le canular qui s’appuie sur la photographie met en exergue de façon évidente sa capacité à tromper, c’est à dire à donner à l’imagination un autre grain à moudre que celui utilisé pour sa réalisation. L’appareil capte certains éléments, l'image les retranscrit puis le spectateur les extrapole.
N.H.
Hippolyte Bayard, Autoportrait en noyé.
J'aimerais parler ici de l'idée qui voudrait que la photographie entretienne avec son modèle un rapport magique touchant à la vie et à la mort et qui semble tenir de l'idée/fantasme de la photographie comme représentation parfaite et parfaitement objective de son sujet. Cette idée, qui survit sournoisement dans le packshot, le portrait d'identité ou la carte postale, adhère à l’image réaliste produite mécaniquement aussi bien que l’idée inverse qui voudrait qu’une œuvre photographique ne puisse absolument pas être une construction ex nihilo, un pur objet de pensée.
Il me semble qu'elle fut formulée très précisément par Roland Barthes, c’est pourquoi j’utilise cet extrait de sa Chambre Claire. C’est l’idée que la photographie est «cette image qui produit la Mort en voulant conserver la Vie». Pour Barthes, «produire la mort» est la condition sine qua non du «ça a été». En effet, la photographie prélève une image dans le réel dont on comprends dès lors qu’il ne se fonde que sur le déroulement continu du temps: tout objet sujet d’une photographie n’existe plus, en tout cas pas dans l’état dans lequel il était au moment du déclenchement. Mais le «ça a été» n’en reste pas moins une erreur, le sujet photographié n’est pas mort, ayant transféré son énergie vitale comme par magie à la surface sur laquelle s’est imprimée un «extrait» de son existence lumineuse. Pas plus que le sujet ne persiste à vivre dans ou à travers la photographie.
Le problème de la photographie de souvenir est qu’elle est une faiblesse, ou une fainéantise de l’esprit. Croire que la photographie n’est pas absolument autre chose que du «ça a été» Barthésien, c’est croire que celui-ci retrouve sa mère défunte dans la photographie qu’il refuse de montrer dans La chambre claire.
Mais s’il n’y a aucun «ça a été» dans la photographie, celle-ci peut, pour autant, prendre toutes les caractéristiques d’une madeleine. Ainsi, soumettant au regard une inflexion du corps, une lumière connues, un paysage ou même un style propre à des images vues dans le passé, peut projeter une imagination nostalgique dans des rêves de passé.
Ainsi, la photographie a été longtemps vulgarisée par une soi disant adhérence d’ordre physique à son sujet. Pourtant, une image marquante de ses débuts peut renvoyer à une interprétation bien plus intéressante de celle-ci.
Hippolyte Bayard, «inventeur et artiste» retiendra Wikipédia est en effet l’un des «pionniers» de l’image photographique. Il crée en 1839/1840 un procédé photographique de positif direct, concurrencé et battu si l’on peut dire par le daguerréotype. Vexé mais drôle, il commettra la première mise en scène de l’histoire de la photographie au dos de laquelle il écrira:
«Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir ou dont vous allez voir les merveilleux résultats. À ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait de perfectionner son invention.L'académie, le Roi et tous ceux qui ont vu ces dessins que lui trouvait imparfaits les ont admirés comme vous les admirez en ce moment. Cela lui fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre a dit ne rien pouvoir faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé. Oh! Instabilité des choses humaines! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui depuis longtemps et aujourd’hui qu’il y a plusieurs jours qu’il est exposé à la morgue personne ne l’a encore reconnu ni réclamé. Messieurs et Dames, passons à d’autres, de crainte que votre odorat ne soit affecté, car la figure du Monsieur et ses mains commencent à pourrir comme vous pouvez le remarquer.»
Au delà de l’aspect «poilade» de cette image, d’autres qualités sont observables, notamment les détails de l’image grossièrement soulignés dans le texte. Le canular qui s’appuie sur la photographie met en exergue de façon évidente sa capacité à tromper, c’est à dire à donner à l’imagination un autre grain à moudre que celui utilisé pour sa réalisation. L’appareil capte certains éléments, l'image les retranscrit puis le spectateur les extrapole.
N.H.

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