lundi 4 janvier 2010

L'or des wapitis.

Cependant, s'il est des constats simples à tirer, la vie ne s'en trouve pas immédiatement changée ni sans difficulté tant la force de l'habitude est tenace. Il lui faudrait traverser encore bien des affres sentimentales mais il dissociait enfin deux choses: l'amour dont il se savait capable qui puait l'absolu et la souffrance à plein nez et les objets auxquels cet amour pouvait s'attacher et qui s'étaient révélés être assez décevants. Dorénavant il devait se forcer à éviter la collision des deux. Pour cela il était nécessaire de prendre ses distances avec le monde.
Longtemps avant, il ne savait plus dater ce souvenir exactement, il avait voulu devenir chercheur d'or. La solitude était un des attraits qui appelait ce statut de ses voeux. Il s'imaginait dans sa cabane au Canada, peut-être une réminiscence des écoutes prolongées de Robert Charlebois dans la deux-chevaux familiale, bien seul avec le froid qui le couvrait comme un manteau hypnotique. Chaque matin c'était le même rituel: après un café dans lequel pouvait flotter un fer à cheval, il fermait la porte qui laissait filtrer un vent glacial et partait tamiser des hectolitres de torrent, jurant contre le limon humide mais stérile dont il ne tirait invariablement que du mica. Qu'était-ce que ce mica qui le fascinait tant? Où avait-il appris ce mot qui se vidait de sens au fur et à mesure que l'eau remplissait le tamis? Il ne désignait rien. C'était le son de l'échec perpétuel, de la sueur qui se mêlait aux remous de l'eau, aux tourbillons de l'existence. C'était le nom de Dieu qui lui riait au visage. Mica mica mica mica. La face cachée de l'or. Il jurait maintenant de plus en plus fort depuis les bords du Yukon, prenant à parti la cime des sapins qui lui cachait un soleil froid et fatigué que grisait un peu plus encore un ciel sans promesse. C'est cette passion de la solitude qui l'avait mené là - Salope! - Ca et le métal mou. Ca ça valait le coup, du métal mou! Ca c'était un programme dans la vie. Comme d'avancer avec l'immobilité d'une statue ou se changer en loup-garou à la pleine lune. Ouais, c'était bandant.
Et soudain,là! Au milieu du tamis! Venant interrompre ce geste las et circulaire. Oui... Il tapota sur le tour pour finir de faire tomber l'eau encore retenue par la boue marronasse et... C'était bien une pépite. Pas plus grosse qu'un cerneau de noix. Ce fut comme si ce soleil, avant de crever, avait décider de lui chier un rayon bien solide entre les pattes.
Il la porta à sa bouche, imitant un geste sacré. Elle avait le goût d'un vieille lame et la consistance d'une pâte de dentifrice mal rebouché qui aurait séchée à l'air libre. D'autres suivirent, tant qu'il aurait pu monter sa propre boîte d'hygiène dentaire.
La solitude ne le comblait pas tout à fait, et il avait enfin trouvé cet or ce qui achevait sa quête et clôturait son désir. Il était temps de changer de boulot. Mais il aimait cette nature sauvage. Entendre hurler des loups contre le vent et échanger quelques saumons contre du café avec les ours. Vers l'âge de cinq ans il décida donc de devenir défenseur de la nature. Il était bien sûr toujours question de solitude mais La Mythe voyait ce qui avait changé en son coeur même: cette solitude s'arrangeait désormais avec un désir de présence sans pouvoir toutefois se résoudre à l'humain.
Si tôt dit, si tôt fait, d'un coup d'un seul, des singes bonobos apparurent sur les bords du Yukon, des dauphins, baleines, requins, des requins baleines et autres maquereaux et poissons en tout genre vinrent tenir compagnie aux saumons. Plus loin, des pandas foutaient des peignées mémorables à des koalas géants sous l'oeil impassible de paresseux varans, tout ça pour le contrôle d'immenses forêts riches en eucalyptus et bambou. On pouvait même apercevoir ça et là des diables de Tasmanie, des tatous, des oryx... Des lionceaux chevauchaient des chauves souris-vampire au milieu de vol d'oies sauvages.
Mais attention, on ne se trouvait pas à une reconstitution de Woodstock, c'était pas des connards de hippies ces animaux là. La nature n'est ni bonne ni cruelle et faut bien bouffer. En bref, on pouvait se marrer entre les repas mais quand midi sonnait, il convenait de ne pas se tromper et de ne pas croire que l'on était amis pour la vie. Rox et Rouki ça existe que que dans Disney. Ok, on était potes, mais à l'heure de vérité, quand la cloche de la cantine sonnait, ce n'était pas le pathos qui prévalait mais bien un plat de tripes fumantes ou une salade de museau. Ainsi allaient les choses et du coup y'en avait un beau bordel en Alaska.
La Mythe jubilait au milieu de cette effervescence. Le reste n'était que foutaise, tout cet or qu'il avait amassé depuis ces dernières années, depuis qu'il était entré en maternelle, toutes ces rutilantes pépites lui servaient à tenir l'humanité loin de son paradis. Il avait semé des cailloux jaunes en plein désert pour voir les hommes s'y installer et construire des villages que seuls leurs fantasmes peuplaient moins de six mois après, le temps qu'ils s'aperçoivent de la supercherie. Tout le monde savait pourtant que dans le désert il ne pouvait y avoir que des miracles et l'or n'était qu'un métal.
Désormais il n'y aurait pas d'autre règle que celle ci: d'un côté, tout ce qui n'était pas humain et de l'autre les corps tristes de ses anciens congénères. Là dans son monde, il parlerait aux arbres, même aux platanes, attendant le temps qu'il faudrait la réponse. Qu'est-ce que le temps pour un arbre de toute façon? Pour un animal qui ignore la peur de la mort? Y'a vraiment que les animaux qui ont des couilles. Lui aussi maintenant avait le temps. Le temps des rois.
Cependant, les choses changèrent peu à peu. Les forets luxuriantes perdaient de plus en plus de terrain sur l'humanité. Elles s'effaçaient lentement et il n'en restât bientôt plus que le contour flou d'un souvenir, comme l'écume sur le sable rappelle l'attaque kamikaze de la dernière vague. Il ne restait plus à La mythe qu'à sonner la retraite et à se carapatter avec les wapitis.
Ce fut le début de l'exil sur la montage. Il fallait monter toujours plus haut vers des territoires arides et préservés. A six ans il résolu donc d'aller s'installer au grenier.

S.L.

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