lundi 11 janvier 2010

Le grenier de Sade.

Contre toute attente, la guerre  des animaux se perdit le jour même de ce repli stratégique  vers le grenier. A première vue cet endroit semblait idéal: haut-perché deux niveaux au dessus de la dernière zone habitée, obscur, inquiétant... Rares étaient celles et ceux des humains qui osaient s'y aventurer... Mais c'est aussi là qu'étaient stockées les oeuvres interdites: d'étranges bandes dessinées dans lesquelles ça s'emboitait comme des légos, des volumes portant la mention «Pour adultes »sur la première de couverture, des livres qui paraissaient sortir d'un esprit d'autant plus confus qu'il avait trois prénoms: Donatien Alphonse François. L'espace était excitant en lui même: étroit et humide; et ce qui n'était alors là qu'à titre plus ou moins conscient dans l'esprit de  La Mythe le devint totalement et brusquement. Le problème devenait simple: les mamans ours ou les jeunes daims qui l'entouraient ne l'excitaient pas d'avantage qu'un quignon de pain. Les courbes félines des Cosmocats si, la fiancée de Musclor oui, la sorcière dans Blanche-Neige, le petit chaperon rouge lorsqu'il se fait dévorer par le loup oui. Ces nouveaux sentiments nécessitaient des proportions humaines, des formes reconnaissables auxquelles s'agripper. Le grenier se divisait en trois. Un escalier en colimaçon et en bois qui craquait à chaque pas menait à une porte que de vieux gonds soutenaient à peine. Là on entrait dans la chambre proprement dite. Il y avait la place pour son lit bateau en chêne, sa table de chevet, une étagère supportant ses livres - les livres licites  et ennuyeux - une commode qui contenait ses habits. Quelques jouets trainaient constamment sur un tapis bleu à poils ras. Une unique fenêtre dispensait tout juste assez de lumière pour que la pénombre soit constante en plein jour. Elle était ronde et ressemblait à un hublot. Comme il n'y avait pas de volets, son père lui avait découpé un cylindre de polystyrène qui s'y emboîtait parfaitement et qu'il plaçait chaque soir dans l’orifice avant de se coucher. Il aimait se plonger dans l'obscurité totale et écouter le souffle puissant de sa jungle. Une porte sur le côté ouvrait sur la bibliothèque infernale. Des colonnes de papier mis à l'index attendaient là qu'on leur caresse la tranche, qu’on leur manipule les pages, qu’on en dévore les chapitres. Un noir paradis de monts, merveilles et moiteurs insondables. Ca sentait le cul poussiéreux. L'odeur de l'interdit en plus humide, comme si on avait caché les joyaux de la couronne dans une champignonnière. La raison d'un tel leg au grenier pouvait tout aussi bien ne pas dépendre d'une quelconque pudeur paternelle mais bien plus d'une volonté de ne pas encombrer l'étage habité avec ces vieilleries. Qu'elles que fussent les causes de cette présence littéraire si près de lui, ces piles de livres allaient bientôt devenir les fondations de son éducation, la pierre angulaire d'une cathédrale de fantasmes. On entrait ensuite en enfilade dans une troisième pièce totalement noire, des combles, remplie de grincements et de formes inquiétantes. Il prit sa décision et congédia lui même sa cour animale dans ces quartiers qu'il savait protégé pour toujours du danger de la civilisation et s'en retourna à la bibliothèque poursuivre son apprentissage solitaire de la vie. Il aurait effectivement pu trouver plus mauvais professeur. Ici la diversité des pratiques et des partenaires était reine. Mais à six ans son choix se porta  sur les femmes mûres et, autant que faire se peut, bourgeoises. Des « dames », s'il vous plaît, qui étaient au départ réticentes face aux propositions salées du très jeune-homme, à qui il était nécessaire de forcer la main, lentes à l'allumage mais qui s'abandonnaient ensuite vite à des penchants peu avouables et devenaient des bolides que même les virages les plus serrés ne faisaient pas décoller du bitume. C'est que ça carburait à la nitro ces machines là. A la nitro et à l'avilissement, aux plaisirs les plus corrompus. Ils inspectaient ensemble et de fond en comble des rivages que même les conquérants les plus intrépides n'avaient osés aborder. Ah que les heures devenaient douces dès que la nuit tombait et que le silence se faisait en bas, chez les hommes.  Chaque soir La Mythe guettait avidement cet instant en tirant sur son caleçon pour mieux se préparer à faire voler de l'étoffe bigarrée. Là du satin, ici de la dentelle. Pour qui le bustier? Le soutien-gorge pigeonnant? Les culottes délicates? A la fin de la nuit il y avait plus de tissu en sous-vêtement qu'il n'en avait fallu pour confectionner toutes ses paires de draps. Puis le soleil se levait sur ses insomnies. Et ouais, tandis que certains bossaient, lui partait à l'école en cours-préparatoire, c'était pas l'usine et autant dire qu'il pouvait se payer le luxe de dormir bien pépère au fond de la classe contre le radiateur, à la place connue de tous et convoitées par les élites de la scolarité chaotique. C'était lui qui occupait ce trône de puis des lustres et s'il fallait lutter pied à pied pour le préserver, il était prêt. Mais personne n'osait se confronter à la sanction qui était proposée face à une telle effronterie: la vindicte de ses morsures était réputée et trouvait écho jusque chez les cours moyens 2, les grands. Dès lors qu'il se sut respecté, gare à celui qui s'approchait à moins d'un mètre du thermostat. La classe était son zoo: il avait beaucoup appris au contact des animaux et connaissait parfaitement chacune des réactions adéquates face à tel ou tel danger. Ainsi l'impôt était invariablement sanglant pour quiconque s'aventurait sur son territoire. Tout cela  le mena à rencontrer en chair et en chair une des nombreuses femmes qui peuplaient ses nuits torrides: Madame Labat, psychologue scolaire de son état. La seule mention de ce corps de métier suffisait à faire s'emballer sa machine à  fantasmes, il ne pouvait cependant pas exactement dire pourquoi, le mystère qu’évoquait en lui ce mot peut-être, et c'est ravi qu'il se rendit à son premier entretien psychologisant. Le dit entretient fut plaisant, sans plus. La Mythe ne put décrocher un mot, fasciné qu'il était par cet être tout droit sorti de ses imaginations nocturnes. Quand bien même aurait-il pu parler qu'elle ne lui en aurait pas laissé l'occasion: elle lui tint le crachoir une demie heure sans faiblir en suivant un débit qui aurait fait pâlir puis se pâmer le plus chevronné des sophistes. Elle s'adressait à lui comme à un homme et il aimait ça, elle reconnaissait en lui la maturité dont il se savait auréolé. Au départ, cette situation ne devait pas durer,  le but de ces consultations étant de découvrir la cause de ses accès de violence mais dès la deuxième entrevue, alors que Me Labat proposait à la vue de La Mythe des taches noires dont il devait éclaircir la signification, il lui dit de sa voix la plus masculine en la fixant dans le décolleté: « Arrêtons là ces enfantillages. Je sais très bien ce que tu veux et je suis d'accord pour te le donner. » Et elle de lui demander de sa voix de psychologue ce qu'il pensait qu'elle voulait, et lui de lui répondre d'une voix encore plus masculine: « Ma bite. » Sa participation à l'atelier bobo-la-tête pour enfant fut donc prolongée mais l'on décida que Me Labat n'était pas le meilleur intervenant qui était pour l'aider à se construire une personnalité « normale » et elle fut remplacée par un immonde barbu qui n'avait ni son odeur ni, sûrement, son goût pour les dessous affriolants bien que La Mythe n'aie jamais eu le loisir de le vérifier.
S.L.


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