vendredi 27 novembre 2009

Philipe Muray: Morceaux de femmes.

Ton insupportable portable
A sonné quand je te mettais
Tu ne t'es même pas décrochée
Pour répondre c'est incontestable

J'avais ton cul à marée haute
Et ta chevelure qui tressaute
J'avais tes seins en ligne de mire
On ne pouvait pas rêver pire

C'était Marcelin qui appelait
Car il préparait le dîner
Dans l'appareil il te criait
De surtout ne pas oublier

Tout ce que tu devais acheter
Lorsque tu serais rhabillée
Par cette belle soirée d'été
En nocturne au supermarché

Ton abominable portable
A sonné en pleine mélopée
Tu ne t'es même pas déplantée
Pour répondre c'est déraisonnable

J'avais ta bouche à bout portant
Tu n'étais pas au bout de tes peines
Moi j'étais à bout d'arguments
Tu étais belle en femme de peine

C'était Donata qui disait
Qu'elle ne pourrait t'accompagner
À votre cours de tai chi
Car elle avait physique-chimie

Elle était désolée bien sûr
Elle se sentait presque parjure
Ce n'était que partie remise
Pour l'instant tu étais bien mise

Ton intolérable portable
A sonné comme un incongru
Quand j'avais mon doigt dans ton cul
Tu n'étais pas très présentable

J'avais tes yeux en face des trous
Et j'avais tes trous plein la vue
Qu'est-ce qu'on pouvait souhaiter de plus
Que tes soupirs et tes remous

C'était Géraldine qui voulait
T'emmener voir Dérive passionnelle
Dans une ancienne usine à lait
Reconvertie en lieu rebelle

Une travailleuse théâtrale
Y faisait de la balançoire
Dans une grande violence musicale
Jusque vers minuit tous les soirs

Elle y dynamitait les codes
De la dramaturgie hors mode
Qu'elle repensait avec talent
C'était un spectacle dérangeant

Ton interminable portable
A resonné sous toi et moi
Tu répondis encore une fois
Sans dételer c'est très condamnable

J'avais tous tes tours dans mon sac
J'avais un nœud à l'estomac
J'avais ton cœur au bord des lèvres
En ces matières tu es orfèvre

C'était Pervenche qui appelait
Elle ne se souvenait plus pourquoi
Personne on le sait n'est parfait
Elle était en plein désarroi

Elle prévoyait de te rappeler
Sitôt qu'elle aurait retrouvé
Des raisons d'être et d'espérer
Et surtout de téléphoner

Ton impardonnable portable
A sonné quand tu m'enfourchais
Et que tu commençais à jouer

J'avais tes sphères dans mon saint suaire
Tu étais belle en écuyère
En convulsionnaire bayadère
Au dernier degré du calvaire

C'était à nouveau Marcelin
Qui de nouveau trouvait malin
De t'avertir qu'il mitonnait
Des petits plats pour le dîner

D'abord des hors-d’œuvre substantiels
Puis une viande ou un poisson
Un turbot ou un miroton
Ou un filet mignon au miel

Il exultait de fricasser
Rissoler bouillir écumer
Blanchir éplucher gratiner
Et toi tu étais bien braisée

Ton indéfendable portable
A sonné quand tu te tournais
Et qu'en silence tu présentais
Ton derrière impérissable

J'avais ton ciel et ton ressac
J'avais tes jardins en terrasses
Je me trouvais en état de grâce
J'avais tous tes tours dans mon sac

C'était Angeline l'obèse
Que jamais personne ne baise
Et qui d'ailleurs la trouve mauvaise
Ceci dit entre parenthèses

Elle voulait par ce soir dolent
T'emmener écouter à Beaubourg
Des nihilistes de Nemours
Qui parlent du ressentiment

Ils veulent disait-elle faire la nique
Aux pensées apocalyptiques
Des contempteurs philosophiques
De l'art nouveau et artistique

Ton inexcusable portable
A tinté quand tu te glissais
Souriante et nue dessous la table
Et tu as quand même décroché

Tu avais la langue bien pendue
En ce matin caniculaire
Et tes deux lèvres bien fendues
Etaient toutes à leur affaire

C'était Garance qui faisait chier
Je n'ai jamais pu l'encadrer
Elle est assistante marketing
Et son mari gardien de parking

Elle revenait de Papouasie
Qui se trouve en Mélanésie
Elle s'en proclamait extasiée
Elle voulait tout te raconter

Elle avait observé là-bas
Des mœurs sexuelles et culturelles
Du plus haut intérêt visuel
Elle en était encore baba

Elle pensait qu'il était urgent
De changer nos yeux de regard
Et de prendre le train en gare
Du moderne le plus modernant

Ton injustifiable portable
A crié quand tu roucoulais
Et sur le lit tout dévasté
Tu ne t'es pas déconnectée

Tu t'es si joliment tordue
Pour atteindre la source du
Dérangement très saugrenu
Que je t'en ai à peine voulu

C'était Élodie cette fois-ci
Elle venait de se mettre au lit
Il n'était pourtant que midi
Mais elle avait passé la nuit

Et puis la matinée aussi
À se faire en catimini
Mettre et remettre sans merci
Elle en était toute ébaubie

Si rarement ça lui arrive
Qu'elle en restait un peu pensive
Sa joie pour n'être que fictive
Se voulait communicative

J'ai dû subir son monologue
Elle est sociologue pédagogue
Et cherche par des apologues
À terrasser les démagogues

Ton inépuisable portable
A sonné entre deux giclées
Tu es restée imperturbable
Tu ne t'es même pas épongée

Tu étincelais en plein vent
Comme une montagne amoureuse
Et d'entre tes cuisses langoureuses
Tu accouchais le jour levant

C'était Manon qui te parlait
Je la connaissais bien celle-là
Et je savais qu'elle terminait
Un grand travail de doctorat

Sur toutes les figures du bonheur
Que de plus en plus de gens
Mettent dans leurs ordinateurs
Pour en orner le fond d'écran

Ton inénarrable portable
A dégueulé sa mélodie
Quand tu tendais vers ma folie
Tes bras potelés et délectables

C'était un message d'Edmonde
Ah tu en connais du beau monde
Elle revenait de Bragamance
Qui n'est pas loin de Casamance

Elle est féministe prosexe
C'est un dispositif complexe
Mais cette harpie convaincue
S'occupe aussi de Tranches de rue

Qui développe en milieu rural
Avec le conseil régional
Des développements créatifs
Dans un but participatif

De participation locale
Avec l'appui du collectif
Des collectivités spéciales
Pour le développement attractif

C'était le Nouvel An chinois
Elle aurait souhaité avec toi
Voir le défilé du Dragon
Et bien d'autres animations

Ton inexorable portable
A sonné quand je te mettais
C'était Reine qui téléphonait
De chez Clientèle innombrable

C'était Arlette c'était Paulette
C'étaient Georgette et Bernadette
C'étaient Étiennette et Laurette
C'était Juliette à bicyclette

C'étaient Mona et Raïssa
C'était cette conne d'Henrietta
C'étaient Sandrine et Apolline
C'étaient Anne-Dauphine et Martine

C'étaient les sœurs de ta voisine
C'étaient les filles de ma cousine
C'étaient Capucine et Glycine
C'étaient Vermine et Scarlatine

C'étaient Rustine et Cochinchine
C'était Rosine ou Bécassine
Dont je trouve les prunelles câlines
Bien qu'elle ait les yeux en trous de pine

C'étaient Canine et Turlupine
C'étaient Origine et Angine
Et puis Oursine et Androgyne
Et Figurine et Glycérine

Ton très haïssable portable
S'est brusquement interrompu
Il s'est tu c'est irrécusable
Je te l'avais fourré dans le cul
Extrait de Minimum Respect

L'île partie 5: Accueillir un ami.

Pas toujours facile de faire venir quelqu'un à La Réunion. Et, bizarrement, les choses se gâtent carrément quand le quelqu'un en question est étranger, et pas un faux étranger (genre un Belge ou un Italien, qui, s'ils sont étrangers, ont quand même un passeport européen, ce qui aide vachement à prendre l'avion), non, je veux dire un vrai étranger, un étranger de loin, qui n'a pas la même identité nationale que nous, qui mettrait du piment sur sa choucroute, et pour qui la neige ne serait pas un terrain favorable à la dissimulation (moi, à sa place, j'aurais pas forcément choisi Strasbourg comme ville d'accueil, mais bon).
Bref, pressentant qu'il ne serait pas forcément aisé de réunir les pièces démontrant que non, notre ami ne cherchait pas à immigrer depuis Strasbourg pour venir voler le travail du bon Français qui vit à La Réunion (difficile de manger son pain, il devient tout très vite mou sous les tropiques, surtout à la saison des pluies), nous avons confié la tâche de préparer l'attestation d'hébergement à un spécialiste de l'administration, c'est à dire, en toute humilité, moi.
J'en vois déjà qui se gaussent, me revoyant ne pas faire mes comptes, demandant à Adi de s'occuper des impôts, refusant d'ouvrir mes factures (elles sont terriblement froides leurs enveloppes). Pour autant, je tiens à rappeler que mes compétences sont en la matière particulièrement efficaces : j'ai bien du refaire 5 fois ma carte d'identité depuis mes dix-huit ans, deux fois mon passeport, j'ai déménagé 6 fois, installé 3 fois internet, perdu une fois ma carte grise, changé trois fois de voitures, perdu trois fois mon portable, et surtout, surtout, je travaille dans l'éducation nationale (non, si vous n'êtes pas prof, si vous ne connaissez ni la gestion d'une classe, ni l'administration d'un établissement, ni le rectorat, ni i-prof, gaia ou stéphanie, vous ne pouvez pas comprendre...).
J'avais une mission, et une seule : aller demander à la mairie ce qu'on appelle une attestation d'hébergement. En quelques mots, pour ceux qui ne connaîtraient pas ce vertueux papelard, il s'agit de déclarer à la mairie que vous allez accueillir quelqu'un chez vous. Voilà. Dit comme ça, ça semble presque facile. Donc j'y suis allé, une première fois. J'ai dit à la dame «J'ai un ami qui doit venir me voir» ; elle n'a pas eu l'air intéressé plus que ça. J'ai ajouté :«C''est un étranger». Tout de suite, elle a mieux pris conscience de la situation «Vous avez son passeport ?».
Là, j'étais embêté, parce que, voyez-vous, son passeport, il en a quand même besoin. Elle m'a rapidement rassuré en me disant qu'une photocopie ferait l'affaire (là, je me suis dit que pour ceux, relativement nombreux encore, qui n'ont pas internet, c'était quand même pas très rapide à mettre en place tout ça).
Après comprenant que je découvrais les modalités de l'accueil, elle m'a tendu un papier récapitulant les pièces à fournir : mon bail (histoire d'être sûr que j'habite bien quelque part, ) une facture (histoire d'être sûr que j'habite bien là où j'habite), mes trois dernières fiches de paie (oui, parce que quand on est pauvre, on a pas le droit d'accueillir des amis), une photocopie de ma carte d'identité (des fois que je sois pas moi), l'adresse de mon hôte à l'étranger (j'étais un peu emmerdé, parce que mon hôte étranger, il vit en France, même si Strasbourg, bon, vous comprenez quoi, ils sont pas pareils, les Strasbourgeois...), et, naturellement, y a pas de petit profit mon bon monsieur, 45 euros de timbres fiscaux (c'est-à-dire qu'en accueillant un étranger, je finance le charter qui en raccompagnera un autre, je me sens moins coupable tout de suite). Quand elle m'eut dit tout ça, je lui expliquai que mon ami vivait en France, marié à une française. Elle me répondit alors que finalement, elle ne savait pas, il fallait qu'elle vérifie.
Elle a donc appelé un premier collègue, qui ne savait pas, un deuxième, qui ne savait pas, puis m'a demandé de repasser dans la semaine.
Quand je revins, une de ses collègues au terme d'une épuisante recherche avait enfin trouvé la solution : pas besoin d'attestation. Elle me tendit le papier qui en faisait foi. Je le regardai à peine, la remerciai, appelai mes amis qui étaient peu surpris parce que quand même la préfecture leur avait bien dit que...
Trop tard, je regardai de nouveau le papier. C'était un document issu de Russie.net, expliquant aux Russes les conditions pour entrer sur le territoire français. Or La Réunion, c'est pas tout à fait la France : on a beau avoir un visa Schengen on peut pas venir : on n'est pas dans l'espace européen ; si vous voulez, on est en France, mais on n'est pas en Europe (je me demande pourquoi Philippe de Villiers ne s'installe pas ici ... une question de climat ?) Là, j'ai commencé à avoir un doute. Mes amis m'ont rappelé le lendemain pour confirmer ce doute, sans trop remettre en cause mes capacités administratives (en même temps, ils avaient encore besoin de moi).
J'ai décidé de réunir tous les documents avant d'aller à la mairie, et même d'arriver en avance au trésor public pour pas faire la queue. Bien joué, il n'y avait personne devant moi. Dommage qu'ils refusent les chèques : ils veulent que du liquide (ben oui, il est pas fou, l'État). Le temps que je revienne du distributeur, le bureau était plein.
Enfin, j'arrive à la mairie, tous les papiers en main (et je peux vous assurer qu'il est pas facile non plus de retrouver dans mon bureau un bail et des fiches de paies). Ce n'est plus la même dame qui m'accueille. Elle est, comment dire, plus froide :«Ah ? Vous voulez accueillir un étranger ? Et il vient d'où ?». Moi :«De Strasbourg». Elle ne sourit pas. Je sens que ça va pas être facile. Je lui explique qu'il est togolais. «C'est en Afrique, ça ?». Moi :«Oui, en Afrique de l'Ouest». Elle :«C'est mieux.». Là, après une légère hésitation, j'ai quand même risqué «Parce que l'Afrique de l'Est, c'est moins bien ?». Elle n'a pas répondu.
L'attestation était remplie, je pensais en avoir fini, crédule que je suis, lorsqu'elle me dit :«Il faudra repasser demain, parce que l'élu doit la signer». Je dois avouer qu'une certaine crispation montait en moi. Je suis donc resté assis en lui répondant «Mais ça ne fait rien, j'ai un peu de temps, je vais attendre» (vous me direz, il y en a qui l'attendent toujours l'Elu, mais ils doivent être de peu de foi, j'suis sûr). Elle m'a regardé, et a décroché son téléphone, a passé un premier coup de fil. Puis m'a laissé, une dizaine de minutes. Quand elle est revenue, j'étais toujours là. Je l'ai sentie un peu déçue J'ai battu des cils (dans Biba, ils disent que ça fonctionne). Elle a passé un autre coup de fil. L'élu a décroché (il faudra en parler aux autres,là, du téléphone, ça a l'air efficace). Et je n'ai plus eu qu'à faire la queue à la poste pour envoyer mon divin papier à mes amis qui pourraient aller à la préfecture pour qu'on leur donne un autre papier pour qu'il passe la frontière qui sépare la France de la France.

T.L.

mardi 10 novembre 2009

Cet été encore, ça avait bien cramé. Le pin c'est comme un vieux tapin, c'est pas fait pour durer mais tu paies pas cher. La situation était ironique comme souvent: une étendue d'eau sans limite bordait pratiquement les forêts mais rien ni personne n'était en mesure d'endiguer les flammes avec ce vent qui persistait. Les poissons devaient bien se fendre la gueule. Plusieurs secteurs avaient dû être évacués: mesure de précaution. Mais la vie suivait son cours et c'était reparti pour un tour. La rentrée des classes. Une fois encore. La Mythe avait déjà pour son jeune âge une conscience claire de l'absurde qu'il assimilait purement et simplement à l'existence humaine. Alors oui, bien sûr, certains diront que ce n'est pas une découverte... Mais à six ans, n'est pas Albert Camus qui veut.
C'était l'heure de manger. Et les enfants attendaient leur pitance. Des tables de douze meublaient l'espace qu'on aurait cru organisé pour une expérience sur des petits rongeurs. L'incendie n'avait aucune chance de se propager ici, sur le carrelage blanc du réfectoire. Pourtant, Manon sentit quelque chose comme un souffle braisé sur sa nuque et se retourna brusquement. Son joli nez retroussé rencontra le coude de Julien qui le retroussa un peu plus. Repas de rentrée à la cantine. Les enfants sont excités. C'est bien normal, ce sont des enfants.
Des filles blondes comme Manon, il n'y en avait qu'à la télé. Blonde comme l'Amérique. Blonde comme la peau des vieilles bourgeoises du 16ème. Elle partit en pleurant à peine, raccompagnée par la maîtresse. Du sang gouttait sur le carrelage, à chacun de ses pas, un rubis silencieux s'écrasait. Le silence c'est dans le vacarme de la cantine qu'on l'apprend. La Mythe se leva d'un bond et se laissa glisser à quatre pattes sur le sol. A petits coups de langue, il devança la cantinière qui était partie chercher de quoi nettoyer, un vulgaire torchon ou une serpillière sûrement; C'est qu'on ne rigole pas avec l'hygiène à l'école. La maîtresse dit plus tard: "On aurait dit un chiot."
Deux mains le saisirent par les épaules au milieu de cet instant de beauté. Il ferma les yeux très fort pour ne pas voir l'expression désemparée que vomissait le visage du directeur. Il l'entendit à peine bafouiller un de ces "Voyons, qu'est ce qui te prend!?" cher aux adultes décontenancés.
Il avait l'intime conviction de mériter ce sang. Personne plus que lui ne méritait ce sang et surtout pas une serpillière toute sèche qui n'avait plus servi depuis deux mois. C'était son sang à lui qui coulait du nez de la blonde. Il voulait que ce soit son sang. Il oublia la cantine, le bruit, les autres et se laissa entraîner hors de cette fadeur blanche et quotidienne par le directeur, direction son bureau.
La Mythe tint les yeux fermés tout au long du sermon dans lequel avec force modulations de voix le directeur le comparait, lui aussi, à un animal, lui parlait de ce qu'en penseraient ses parents, essayait faussement de comprendre. Autant d'inepties concentrées en si peu de temps l'éloignaient de plus en plus du goût du sang. Il pensait très fort à Manon. Il savait qu'elle comprendrait. Il leva les yeux vers le directeur et lui dit:" Elle a qu'a pas être blonde." Il comprit à son air furibard qu'il avait commis une erreur et passa à deux doigts d'une belle volée à en juger par les mains qui se crispaient sur le porte document Banque Populaire. Il put tout de même profiter de la fin de récré.
Manon était là, au milieu de la cour, sous le gros platane, un peu de coton hydrophile rougi au mercurochrome finissait de rendre son nez adorable. Elle le regarda. "Julien m'a dit ce que t'avais fait." Il sourit, ravi. "T'es sale. T'es un sale gitan." Il l'enlassa et la mordit à la base du cou, là où l'épaule commence et où les adultes s'embrassent, jusqu'au sang. La peau était tendre à cet endroit, autant que le bifteck du dimanche. Il aurait juré qu'elle émit un cri de plaisir.
Il sut ce jour là qu'on pouvait mourir d'amour.

S.L.

M. Houellebecq: C'est comme une veine qui court sous la peau.

C'est comme une veine qui court sous la peau et que l'aiguille cherche à atteindre,
C'est comme un incendie si beau qu'on a pas envie de l'éteindre,
La peau est endurcie, par endroit presque bleue, et pourtant c'est un bain de fraîcheur au moment où pénètre l'aiguille
Nous marchons dans la nuit et nos mains tremblent un peu, pourtant nos doigts se cherchent et pourtant nos yeux brillent.

C'est le matin dans la cuisine et les choses sont à leur place habituelle,
Par la fenêtre on voit les ruines et dans l'évier traîne une vague vaisselle,
Cependant tout est différent, la nouveauté de la situation est proprement incommensurable,
Hier en milieu de soirée tu le sais nous avons basculé dans le domaine de l'inéluctable.

Au moment où tes doigts tendres petites bêtes ont accroché les miens et ont commencé à les presser doucement
J'ai su qu'il importait très peu que je sois à tel moment où à tel autre ton amant
J'ai vu quelque chose se former qui ne pouvait être compris dans les catégories ordinaires,
Après certaines révolutions biologiques il y a vraiment de nouveaux cieux, il y a vraiment une nouvelle Terre.

Il ne s'est à peu près rien passé et pourtant il nous est impossible de nous délivrer du vertige,
Quelque chose s'est mis en mouvement, des puissances avec lesquelles il n'est pas question qu'on transige,
Comme celles de l'opium ou du Christ, les victimes de l'amour sont d'abord des victimes bienheureuse
Et la vie qui circule en nous ce matin vient d'être augmentée dans des proportions prodigieuses.

C'est pourtant la même lumière, dans le matin, qui s'installe et qui augmente,
Mais le monde perçu à deux a une signification entièrement différente
Je ne sais plus vraiment si nous sommes dans l'amour ou dans l'action révolutionnaire
Après que nous en avons parlé tous les deux tu a acheté une biographie de Maximilien Robespierre.

Je sais que la résignation vient de partir avec la facilité d'une peau morte,
Je sais que son départ me remplit d'une joie incroyablement forte,
Je sais que vient de s'ouvrir un pan d'histoire absolument inédit
Aujourd'hui et pour un temps indéterminé nous pénétrons dans un autre monde, et je sais que dans cet autre monde tout pourra être reconstruit.

M. Houellebecq