Je m'occupe d'un club scrabble. Au collège. Dans mon emploi du temps. La première fois que la principale m'en a parlé, j'ai compris à une curieuse lueur dans ses yeux qu'il fallait que j'évite de sortir une connerie (c'est vrai que "le scrabble permet aux élèves de travailler le français et les maths, c'est un formidable outil pédagogique qui peut mettre fin à des situations d'échec"). Bon en même temps c'est un fait, on peut pas dire les élèves qui viennent au scrabble soient en situation d'échec (à part un, peut-être, incapable d'aligner trois mots correctement, mais toujours capable de trouver le mot compte triple qui vaut 157 points, et sans faute en plus. il paraît que c'est aussi un dieu en mots croisés et mots fléchés, une forme d'intelligence particulière quoi. En tout cas, je suis bien content qu'il ait trouvé un moyen de s'en sortir dans la vie, c'est sûr, il va faire carrière...). Tout ça pour dire que si je ne suis pas un inconditionnel du scrabble, je n'étais pas mécontent d'avoir une heure tranquille dans mon emploi du temps. Mais je me trompais, je croyais encore que le scrabble était un jeu, alors que c'est un état d'esprit, a way of life. C'est à l'aube de la première compétition régionale que j'ai enfin compris, quand un arbitre est venu nous voir pour évaluer les élèves et les briefer. J'ai alors découvert une nébuleuse, une institution vouée à repérer les surdoués du scrabble pour en faire leurs soldats de demain. Pour que tout soit bien clair, je vais essayer de vous raconter comment ça s'est passé :
Elle, l'arbitre : - Et ils jouent souvent ?
Moi : -Ben, une heure par semaine...
Elle : - Mais, ils n'ont jamais le temps de faire une partie complète alors ?
Ici, petite explication pour les novices, les ignorants des règles du jeu de scrabble en club. : on tire les mêmes lettres pour tout le monde, chacun cherche le meilleur mot qu'il peut trouver, et gagne les points de ce mot. Au tour suivant on repart du meilleur mot à la meilleure place selon l'ordinateur, pas selon moi... Il faut bien cinq à dix minutes pour chaque coup, entre le temps de dicter aux élèves les lettres tirées (toujours suivies d'un nom de pays, genre "B comme Belgique" ce qui donne lieu à des échanges comme celui-ci):
Moi : - W comme, ......, euh, Wapiti.
Les élèves : - Mais, monsieur, c'est un animal.
L'arbitre : - Il faut dire W comme ...... (là, un truc, je me souviens pas quoi).
Moi : - Ah, d'accord. W comme .... (le truc que je sais plus) les enfants. (Oui, parfois, je les appelle les enfants.)
Elle, venant vers moi :- Il est facile ce tirage, hein ?
Moi, qui n'avais pas regardé la réponse sur l'ordi : - Ouuiii...
Elle : - On voit tout de suite le maçonnage.
Note pour les novices et les ignorants : le maçonnage, c'est quand on s'arrange pour que deux mots soient rattachés l'un à l'autre par plus d'une lettre, quand ils sont collés dans le même sens, ça fait gagner vachement plus de points.
Moi, rassemblant mes connaissances sur le maçonnage, et tentant de le distinguer du pivot (honnêtement, vous vous en souviendrez pas demain, alors le pivot...) : - Bon écrivez! (ça, c'est ce qu'il faut dire quand le temps de recherche imparti est terminé. Les élèves comptent alors leurs points et doivent écrire leur mot sur une petite fiche).
Elle : - Mais vous ne minutez pas le temps ?
Moi : - A peu près quoi...
Là, je me suis enfui pour ramasser les fiches des élèves, je leur ai demandé leur mot, je leur ai dit bravo, en particulier à celui qui avait trouvé le meilleur mot (wu, tous ceux qui jouent un tant soit peu au scrabble savent que c'est une unité de mesure chinoise, m'a dit l'arbitre. Ou c'est une langue, je sais plus). Et quand je suis revenu avec leur fiche, j'ai senti qu'elle attendait quelque chose. Je l'ai regardée, elle m'a regardé ... Enfin, après de longues secondes, elle m'a demandé, comme si elle avait un peu honte pour moi :
Elle : - Mais... Vous ne comptez même pas les points ? Comment peuvent-ils savoir qui est le meilleur ?
J'ai rapidement fait défiler dans mon esprit les mots qu'avaient trouvés les élèves : pipi (depuis que Lucas sait qu'on a le droit aux gros mots, il est particulièrement investi), iper (non, ça n'existe pas), et wu qui avait été trouvé par celui qui gagne tout le temps. J'ai jeté un coup d'œil à Matthias, qui continue à venir bien qu'il soit incapable de faire plus de 4 points sur un mot.
Moi : - Ben, ils savent à peu près où ils en sont. Ceux qui ont en envie comptent leurs points.
Elle, distribuant une feuille blanche à tous mes petiots : - Désormais, il faut que vous comptiez vos points, sinon, vous allez être ridicules à la compétition de samedi.
Matthias : - Monsieur, j'ai fait 7 points, c'est ça ?
Moi : - Euh, non Matthias, tu as fait zéro. Iper, ça n'existe pas.
Matthias : - Ah...
Moi : - Hé.
Sébastien : - Et moi, j'ai fait 15, c'est ça ?
Moi : - Non, il faut d'abord compter les lettres compte double avant les mots compte double.
Elle : - Comment ça ? Ils ne savent même pas compter ?
Moi : - Mais si, mais si, ils savent... Mais ils font encore des petites erreurs parfois.
Elle : - Vous devez bien comprendre qu'on ne peut pas progresser si on ne connaît pas son niveau. Vous les notez, vos élèves, en classe, quand même ?
Moi : - Oui, en classe.
Elle : - Et bien ici, c'est pareil. Il faut qu'ils sachent se situer, et qui ils doivent battre.
Il me faut ici noter qu'une légère irritation commençait à m'envahir. J'ai donc pris sur moi pour m'écraser consciencieusement
Moi : - Vous savez, je viens d'arriver. Et je découvre à peine les subtilités du jeu.
Elle, se tournant vers la principale : - Ah, c'est un remplaçant qui s'occupe du club ?
La principale, prenant à peine le temps de me foudroyer du regard : - Oui, mais son prédécesseur était très efficace... Et la plupart des élèves ne sont qu'en sixième.
Matthias, se glissant dans la conversation : - Oui, mais moi, j'ai redoublé.
L'arbitre, n'ayant même pas besoin d'ignorer Matthias pour ne pas l'entendre, se tourna vers moi, une lueur mauvaise d'espoir dans les yeux : - Et vous ne serez plus là l'année prochaine, si ?
C'est à peu près à ce moment-là que la cloche a dû retentir. Il faut avouer qu'on a pas été très performant au tournoi du samedi matin (oui, j'y suis allé, je les aurais pas abandonnés quand même). Et les élèves me demandent encore parfois pourquoi la principale ne vient plus les voir jouer entre midi et deux, elle venait toujours quand c'était le gars que je remplace.
T.L.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire