Je l'ai peut-être déjà fait remarquer, mais La Réunion, ce n'est pas bien grand. C'est pratique pour éviter les cyclones (déjà le troisième qui nous frôle, mais préfère s'exiler à Madagascar... en même temps, ils ont bien besoin de se distraire là-bas), mais parfois on regrette de n'être pas perdu dans une foule froide et anonyme. Quand j'ai commencé à faire du kwan ki do, j'étais tranquille, entouré d'inconnus devant lesquels je pouvais sans honte exhiber mon corps blanchâtre d'athlète parisien. Mon sang -froid s'émaillait à peine si l'on comparait ma façon de boxer avec celle des Brigades du tigre (ouais, il y a toujours, partout, un gars qui a fait l'école du rire. Généralement, c'est aussi le gars qui a fait 20 ans de boxe), ou si l'on me disait que non, il ne faut pas ramener son poing comme dans Dragon Ball avant de frapper. Et puis Kevin est arrivé. Le fils de l'entraineur. Celui qui a fait sa première prise avant de savoir marcher, dont le premier adversaire fut Sophie la girafe. Accessoirement un de mes élèves du lycée. Au début, il a été très poli. Il m'appelait encore monsieur, et je le sentais retenir ses coups. Et puis, on s'est entraîné au sol, aux clés. Quand j'ai senti ses deux jambes d'adolescent à peine pubère enserrer virilement mon cou, rapprochant inexorablement mon visage de parties que je ne saurais ici nommer, pendant que son père l'encourageait à affermir sa prise ("vas-y Kevin, le lâche pas"), je me suis une seconde demandé si l'un de nous pouvait être au regard de la loi coupable de quoi que ce soit. Et puis on a échangé les rôles. Tout m'a paru beaucoup plus normal. L'autre problème du qwan ki do, ce sont les stigmates qu'on y gagne. Le bleu sur les côtes ne se voit pas, la jambe amochée ne fait qu'aggraver la ressemblance qu'ont crue découvrir mes élèves entre le docteur House et moi. En revanche, le doigt dans l'œil permet à mes petits quatrièmes de me demander si j'ai fumé le zamal avant de venir, eux qui souffrent d'une forme intéressante de conjonctivite, ne se manifestant qu'en début de demi-journée. Les mêmes qui, voyant arriver les gendarmes venus faire de la prévention sur les drogues, me demandaient d'un air inquiet si on allait les fouiller. On devient un bon prof quand on commence à repérer les péchés mignons de ses élèves, à savoir quand ils mentent pour partir se reposer avec l'infirmière (pardon, à l'infirmerie). Ainsi, ces quatrièmes, j'ai du mal à les laisser sortir, tant ils ont mis de coups de machette dans le contrat qui nous lie. Mais, jeudi, quand deux d'entre eux m'ont fait comprendre à demi-mot qu'ils se sentaient vraiment mal, et qu'il leur fallait sortir ("monsieur, je vais me chier dessus"), j'ai su que leur gastro n'était pas feinte. C'est bien grand que je leur ai ouvert ma porte et sans arrière-pensée que je les ai laissé aller à leurs intestinales occupations, rabrouant d'un froncement de sourcil mental le prof aigri qui un instant s'était éveillé en moi, me suggérant (bien à tort) qu'ils allaient encore déclencher l'alarme incendie. D'ailleurs, la CPE m'a dit le lendemain combien j'avais eu raison : elle a pu ainsi les croiser, et appeler leur parents pour venir les chercher, eux, qui dès neuf heures étaient bourrés comme des coings, avaient tapissé l'escalier de rhum à demi-digéré et puaient tant l'alcool qu'elle avait envie d'en vomir dans son bureau. Et dire que je pensais qu'ils avaient fumé trop de zamal, moi, l'alcoolique repenti, le professionnel de la dive bouteille. T.L.
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