Et voilà, nous sommes à nouveau seuls, livrés à nous-mêmes sur un point au milieu de l'océan (même à la météo le soir, on voit pas l'île sur l'image satellite, c'est dire).
Il s'en est pourtant seulement fallu d'un cheveu pour que le destin en décide autrement (enfin, plutôt un poil de Demis Roussos, les parents d'Adi sont arrivés quatre heures en avance à l'aéroport. Non, la mère d'Adeline n'a pas l'habitude de se laisser faire par le destin).
Or donc, nous voici seuls face à une nature sauvage et indomptée. Certains esprits chagrins me diront qu'aucun animal vénéneux n'est présent sur l'île, que les scorpions ne sont pas mortels, que le seul lion jamais vu sur l'^le est empaillé au musée d'histoire naturelle de st Denis, mais que oui, je peux voir des crocodiles au croc'parc (oui, il y a un croc'parc...). Je leur répondrai, ben qui z'y viennent. Quelques exemples récents suffiront à montrer à chacun à quel point le darwinisme règne encore en maître ici.
Nous sommes à la veille de la fin de mon remplacement. Étrangement, il me reste encore une trentaine de copies à corriger (ou peut-être soixante, j'avais deux classes ce jour-là). Toujours est-il que j'étais seul sur le canapé, absorbé par mon travail, commentant à mi-voix les propos de mes élèves, quand, alors que je levais les yeux dans la vaine quête d'un public qui légitimerait mon mécontentement, mon regard s'arrêta sur elle. Je demeurai figé. J'espérai un instant qu'elle fut l'œuvre d'un quelconque delirium tremens, mais il y a malheureusement bien trop longtemps que j'ai arrêté de boire.
C'était une gigantesque araignée, genre mygale (oui, je savais que ça n'en était pas une, mais n'empêche qu'elle y ressemblait), grosse au moins comme une assiette (à dessert ; en tout cas, plus grosse qu'une soucoupe, je suis formel). Enfin, après une infime phase d'observation, pas plus d'un quart d'heure à la regarder sans bouger, façon duel dans Il était une fois dans l'Ouest, je pris mon courage à deux mains : je claquai des doigts pour réveiller Mafou et la lui désignai en soufflant "attaque!". Il a vaguement regardé mes doigts, s'est étiré, a baillé profondément et s'est rendormi.
Cette bataille, je le comprenais maintenant, il fallait que je la mène seul (en plus, elle avait l'avantage des couleurs : je ne sais pas si vous avez remarqué, mais une araignée noire sur un mur blanc, c'est tout de suite vachement impressionnant... moi, j'étais torse nu sur une tenture rouge, et je revenais de la plage, alors, vu comme je bronze, vous pensez...).
Bref, j'ai vu où était mon devoir... j'ai baissé les yeux sur les copies pour ne plus les relever, malgré les multiples provocations de la sale bête (genre bouger, faire "tip-tip" avec ses pattes, tout ça...).
Et si encore il n'y avait eu que la mygale (oui, je sais, la grosse araignée) ; ainsi, l'autre matin, après avoir pris ma douche (oui, on a l'eau courante), , confiant dans mon avenir (non, toujours pas de remplacement en vue), j'enfilais tranquillement mon pantalon lorsque je sentis soudain un frétillement rageur contre ma cuisse. A peu près sûr que toute activité spontanée et matinale était à exclure, tant du point de vue de l'heure que de la taille de ce qui agitait mon entrejambe, je me mis à secouer frénétiquement le pied, puis à trépigner sur place une bonne trentaine de secondes en fixant la saloperie de lézard qui avait choisi mes frusques comme dortoir.
Et les musaraignes, hein? Elles sont un peu cons ici : elles annoncent leur arrivée par un cri aigu et décidé, genre "kiiiii". L'une d'elles nous ayant donc prévenus de son entrée dans la chambre, Adi se tourna vers moi pour me dire "Tanguy, il y a une souris!". Cela réveilla naturellement en moi les féroces instincts du chasseur ; ni une, ni deux, je me lève et cours vers le salon. Je chope Mafou, et le place devant la cachette de l'intruse. Celle-ci alors fit alors retentir son cri dans la moiteur de la nuit réunionnaise. Et le chat, d'un mouvement souple et ô combien félin, courut se réfugier au salon, effrayé par ce hurlement strident.
Et puisqu'on parle d'animaux sauvages, je pense que le moment est venu de parler d'un sujet qu'Adi veut me voir traiter ici depuis des jours, sinon des semaines... notre (ou plutôt son) nouveau scooter. Je ne pense que cela intéresse vraiment les gens, mais devant l'insistance de ma moitié, je plie (non, je ne romps pas).
On a longuement hésité entre les différents modèles pour finalement choisir celui dont le vendeur nous avait dit "ah, non, celui-là, vous risquez pas de vous le faire voler, c'est sûr". Et, au vu des réactions des gens depuis, effectivement, celui-là, on ne risque pas de se le faire voler (ex: "mais c'est quoi ce scooter de papy?!").
Chacun connaît ma légendaire capacité à synchroniser mes mouvements, et mon sens inné de l'équilibre, nul ne sera donc étonné de savoir que j'ai rapidement réussi à maîtriser la bête. A peine deux accidents, et je l'ai déjà utilisée trois fois fois (enfin, mercredi je l'aurai utilisée trois fois). Et puis, je pouvais difficilement les éviter : la première fois, c'est un peu la faute de la route (ou de la dde, je sais pas) ; je roulais plutôt calmement quand soudain une intersection s'est dressée devant mes pneus. Naturellement, je m'arrête, mais voilà-t-y pas qu'au moment de repartir, alors que je tourne le guidon, le sol est brusquement monté jusqu'à moi (quand j'ai dit à Adi que j'avais eu un accident, elle a été vraiment inquiète ; ses mots angoissés retentissent encore dans ma mémoire, tant leur douce sollicitude réchauffa mon cœur blessé : "T'as cassé le scooter?").
La semaine dernière en revanche, le trajet s'est déroulé sans problème. Mais au moment de rentrer le scooter dans l'appentis, j'ai accéléré pour passer la petite marche qui en marque le seuil ; la roue arrière ripant sur le gravier, je libérai quelque peu la puissance de l'engin. C'est là que je me suis aperçu que les freins ne sont pas suffisamment serrés. A la joie d'Adi, le scooter n'a rien eu. Elle a cependant tenu à ce que je lui prouve que j'étais capable de réparer la porte du fond. Elle voulait aussi que ce moi qui ramène le scooter au vendeur pour le faire immatriculer, mais il est à son nom, je pouvais pas...
T.L.
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