mardi 25 août 2009

L'île intense.

Peut-être est-il temps, après presque trois mois passés ici, de parler enfin de sujets qui fâchent, d'ouvrir nos coeurs (et nos shacras) à une réflexion sans tabous, de jeter un caillou dans l'océan sans avoir peur d'être éclaboussé. Car enfin, soyons clairs, nous sommes venus à La Réunion pour gagner plus d'argent certes, mais aussi parce que soit disant dans ces pays du sud la vie est "tranquille", les gens sont "détendus" et font constamment la fête. Moi, naturellement, j'avais des doutes, j'avais déjà l'impression d'avoir épuisé mon potentiel de glandage à Paris ; mais tous, vous m'avez détrompé, mes capacités étaient encore largement inexploitées et n'attendaient qu'un contexte favorable pour se réaliser pleinement. Et moi, dans mon infinie crédulité, je me suis envolé vers ce nouvel Eden.
Les premiers temps, je ne me suis pas vraiment inquiété, : nous changions de vie, il me semblait normal de ne pas avoir trop de temps pour nous, il fallait juste qu'on s'installe, c'était l'affaire de quelques semaines, après on décrocherait. Naturellement, je me voilais la face, je refusais de voir qu'une réalité autrement sordide s'imposait à nous. Pourtant certains indices auraient dû attirer mon attention : des plaques maronnasses apparaissaient sur ma peau, j'avais des courbatures, je me levais plus tôt et fumais moins, il me manquait dans la bouche ce goût de cendre au réveil... Mais j'attendais encore l'influence bénéfique de La Réunion, je croyais que si d'aucuns ne cessaient de parler du rhum et de la langueur créoles, je devais bien avoir quelque chose à apprendre ici.
Puis, peu à peu, insidieusement, un doute a commencé à voir le jour dans mon esprit. Je crois que la première fois, c'est quand on m'a dit que les cours commençaient à 7h40. Une sorte de sonnette d'alarme a retenti dans un coin de mon cerveau (le genre de sixième sens que développent ceux qui vivent à proximité du danger, et qui les avertit de la présence d'un sniper, ou d'une mine anti-personnelle). Mais cela n'a pas suffit : j'ai préféré croire que c'était parce que le soleil se couche plus tôt, ou pour pouvoir avoir des après-midi moins remplies, et faire la sieste. Et là, on m'a parlé du grand raid : la diagonale des fous : une course qui traverse La Réunion sur les chemins, dans la montagnes. Au début, j'ai pensé que c'était un genre de Paris-Dakar pour feignants, avec quelques européens friqués venus faire du tourisme sur l'île, sous couvert de sport. J'étais juste un peu surpris que Tf1 ou France 2 ne parraine pas l'affaire pour montrer comme il est beau l'homme quand il vainc la sauvage nature de ces contrées reculées.
J'y pensais presque plus quand Adeline et moi avons fait notre premier week-end de randonnée : on avait décidé d'aller se reposer dans un trou inaccessible en voiture, où qu'on pourrait se baigner au pied d'une cascade. On arrive au chemin vers sept heures, et là , étrangement, il y a déjà une dizaine de voitures au bout du sentier. On pense alors avoir eu une bonne idée, que ça doit vraiment être beau en bas (oui, on faisait une ballade à la con du genre d'abord tu descends, t'es content et c'est beau, ensuite tu remontes, t'en chies et tu rentres chez toi), et puis quelqu'un nous a dépassé, en courant, et pas un gendarme avec une civière à la main, mais un gars en cycliste avec un walkman. Il nous a même dit bonjour, entre deux foulées, avant de disparaître au virage suivant. C'était le premier. Il y en eu d'autres, innombrables, et chacun de ces corps effleurés me faisait davantage prendre conscience de la vanité de mes illusions. Mais je ne touchais réellement le fond que lorsque, à mi-chemin, faisant une pause bien méritée, nous vîmes un premier coureur qui remontait, de son pas allègre et insouciant, nous gratifiant au passage d'un re-bonjour rigolard.
Bref, nous étions, comme nous l'apprîmes par la suite, sur l'une des nombreuses pistes d'entraînement de ce putain de mythique grand raid auquel tant de réunionnais participent qu'il est nécessaire de faire un tirage au sort pour sélectionner les concurrents.
Depuis, je m'efforce de résister, de lutter contre les tentations. J'arrive encore certains jours à me lever après dix heures, mais il me faut avouer que j'ai commencé à faire du sport. D'abord, Adi m'a convaincu d'assister à une séance de yoga. Puis, je me suis inscrit à un cours de kwan ki do. C'est un truc sympa, alliant le yoga justement et le tai chi, qui facilite la méditation, équilibre les énergie, et ouvre l'esprit à l'harmonie transcendante du tout. J'ai juste un peu tiqué quand on m'a appris la première prise (tu lui chopes le bras, tu lui éclates la tête, tu le renverses à terre, et là t'as le choix, soit tu lui casses le coude, soit tu lui déboîtes l'épaule, soit tu lui éclates les couilles, soit tu l'assommes), j'ai vaguement protesté que j'avais du mal à frapper un homme à terre, mais on m'a expliqué qu'il fallait être sûr qu'il se relèverait pas (ils m'ont aussi dit qu'il fallait faire attention avec les arts martiaux , qu'il fallait pas frapper trop vite, parce que tu peux tomber sur un flic, et là, t'as l'air con...).
Les parents d'Adi, qui sont ici, je le rappelle pour ceux à qui je ne l'ai pas suffisamment répété, pendant nos deux semaines de vacances, commencent eux aussi à perdre leurs a priori sur l'île : on ne mange pas si mal (même s'il n'y pas de truffes et que le vin de Cilaos est parfumé à la banane), les gens sont très ouverts (ils connaissent tous le Périgord) ; c'est juste dommage qu'il fasse si froid (dixit Joëlle). Hier soir, agréable petit dîner chez leur logeuse avec trois Suisses un peu démunis qui ont pu partager leur vision du monde avec mon beau-père ; ils nous dressés un petit catalogue (hi hi) de ce qu'il fallait visiter (juste pour info, le grand canyon, c'est peut-être pas aussi cool que la ballade en hélico entre les buildings de New-York), ont parlé avec Philippe des maux de la société française pendant que Joëlle me demandait pourquoi j'étais si taiseux...Enfin, ils sont partis faire un tour à St Gilles, on les revoit mercredi...
T.L.

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